Aliénation

La religion est le soupir de la créature accablée,
l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit
d’un état de choses où il n’est point d’esprit.
Elle est l’opium du peuple
... ... ...

L’aliénation religieuse en tant que telle ne se passe que dans le domaine de la conscience, du for intérieur de l’homme, mais l’aliénation économique est celle de la vie réelle – sa suppression embrasse donc l’un et l’autre aspect.

K.Marx Manuscrits de 1844. critique de la Philosophie du droit de Hegel.

Lors d'une conférence de section un camarade s’est élevé contre une intervention centrée sur l’aliénation du travailleur (ou aliénation du travail comme on le verra ci-dessous). L’argument avancé étant qu’on doit se battre contre toutes les aliénations. La question est centrale et on aurait tort de vouloir l’ignorer ou d’y répondre par un haussement d’épaules.

Eviter la confusion idéologique
L’intérêt de l’argument, et surtout de tenter d’y répondre, c’est qu’il participe de la confusion idéologique actuelle au sein du mouvement révolutionnaire français, et plus particulièrement du PCF. S’il est certes important et nécessaire de se battre au jour le jour contre toute aliénation, il est non moins nécessaire de savoir où doit porter l’effort principal. Mettre tout sur le même plan, c’est non seulement affadir le discours communiste, mais c’est aussi se couler dans le moule de l’idéologie dominante et in fine être inefficace dans la lutte car sur des aliénations secondaires, comme l’aliénation de genre par exemple (nous y reviendrons), le capital peut entretenir la confusion et dévier, dénaturer, le combat de classe, essentiel celui-là.

Toute société génère des aliénations
Il ne peut y avoir aliénation que dès lors il y a société. Toute aliénation est due à un rapport social. Il est des aliénations qui nous viennent de la nuit des temps et ne sont pas spécifiques au capitalisme, en particulier l’aliénation religieuse, ou l’aliénation de genre, souvent liée à la précédente. Mais dès qu’on se pose pour programme historique de dépasser le capitalisme il convient de s’attaquer à ce qui le fonde, c’est-à-dire à ce qui caractérise TOUTE société, la façon dont les marchandises y sont produites et échangées. Ainsi, l’aliénation du travail est-elle aujourd’hui le tronc sur lequel se greffent toutes les aliénations.

Les différentes acceptions de l'aliénation
Parler d’aliénation, c’est parler de dépossession, de perte de liberté. Le problème de l’aliénation, c’est celui de la relation de l’activité humaine aux objets et institutions qu’elle a créés. Les animaux ne sont pas aliénés, or ce qui a distingué l’homme du reste du règne animal, c’est précisément son activité de transformation consciente de la nature, c’est donc là, dans le travail, qu’il convient de rechercher la source des aliénations. Il est une dimension subjective importante de l’aliénation ; le cheval de trait ou le chien de garde ne sont pas aliénés parce qu’il n’ont pas conscience, ni individuelle ni sociale de leur situation, ils ne constituent pas une société. Le rôle de la conscience est déterminant.

Les sources de l'aliénation
On distingue communément, historiquement, quatre sources principales au concept d’aliénation :
1.    source économique – l’aliénation pour les économistes, c’est la transmission à une autre personne physique ou morale, d’une propriété. Elle s’opère dans l’échange. Dans une société marchande, la forme essentielle en est la vente. Pour le travailleur, c’est la vente –contraint et forcé- de sa force de travail ;
2.    source juridique – chez les théoriciens du droit dit naturel, le concept d’aliénation désigne la perte de la liberté originelle, son transfert à la société par le contrat social. Le théoricien en est J. J. Rousseau dans son ouvrage précisément intitulé Le contrat social ;
3.    source philosophique – pour les philosophes allemands du XIXème siècle (Fichte entre autres, mais aussi Hegel), l’aliénation est l’acte par lequel le sujet pose l’objet. L’objet, le non-moi dans sa totalité, est une aliénation de l’esprit, c’est-à-dire du Moi. Il y a transfert, dépossession. Le sujet devient objet, il perd ainsi son arbitre donc sa liberté, son autonomie ;
4.    source théologique – Au sens de la théologie gnostique, l‘aliénation exprime la création du monde, donc des hommes,  par Dieu. Dans la tradition gnostique, cette notion s’apparente à celle de procession et aussi de chute ; en se tournant vers la Matière, l’âme perd sa propre identité, les gnostiques disent qu’elle chute dans la matière. C’est la mort spirituelle.

La refondation marxiste du concept
Marx refonde le concept d’aliénation. Il le considère, contrairement à Hegel, comme le produit d’une période historique de développement et par là contingent et dépassable (Idéologie Allemande, Sainte famille). Pour ce faire il en restitue le sens profond dans la période historique du capitalisme. Ainsi le concept d’aliénation est-il daté, propre à une période historique donnée. La période actuelle est celle du capitalisme, le concept d’aliénation y est donc attaché, il doit être décliné en fonction de cette réalité qui sous-tend tout autre. Ce qui caractérise le capitalisme c’est précisément l’exploitation du travail vivant, l’extorsion de la plus-value, c’est donc bien en ces termes qu’il convient de poser essentiellement le problème de l’aliénation.

L'aliénation de classe, aliénation de l'individu
Dans les manuscrits de 1844 Marx, comme Hegel, part de l’individu et de son aliénation aux aspects multiples pour appeler à le libérer de toutes les aliénations, toutefois il ne les met pas toutes sur le même plan, c’est le travail aliéné qu’il met en avant, lié à la propriété privée des moyens de production et d’échange, un travail contraint qui pèse sur les hommes, les prive de leur autonomie, empêchant l’individu de donner du sens à son activité, d’avoir la maîtrise de sa geste. Cette aliénation individuelle renvoie à une aliénation de classe. En effet, puisqu’il y a individus, il y a des êtres différents, et donc des capacités, des potentialités en chacun qui sont différentes. Le rapport d’exploitation capitaliste fait que les individus qui forment la classe des exploités, les prolétaires (ceux contraints à vendre leur force de travail), ne peuvent développer ces potentialités que dans le sens où elles servent aux exploiteurs. Ils ne peuvent chacun développer ainsi leur individualité. Le capitalisme aliène l’individu exploité. C’est bien là une aliénation de classe. Là est le rapport dialectique entre individu et société, individu et classe. C’est ce que dit Marx lorsqu’il écrit dans Le Manifeste « … le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. »

L'aliénation produit de l'histoire de l'humanité
L’Histoire pour Marx est inséparable du processus d’hominisation, c’est-à-dire de l’action des hommes sur la nature et donc aussi sur l’humanité elle-même. L’histoire des hommes, du processus d’hominisation, est celle de leur action de transformation du monde qui les entoure, de leur forces productives. Il s’agit de l’acquisition et l’élaboration de forces productives de plus en plus performantes. Elle est création continue de l’homme sui generis par l’homme dans son développement dialectique, en rapport avec son environnement, physique comme social. À propos de cette dialectique, Marx écrit en se référant à Hegel « avec –la négation de la négation- Hegel a trouvé l’expression abstraite, logique, spéculative, du mouvement de l’histoire » (Manuscrits 1844).
Toutefois Hegel ignore le monde  réel, celui accessible par les sens, le monde « palpable» et « raisonnable », le seul en réalité qui soit perceptible. Le seul travail qu’il reconnaisse est celui de l’Esprit. Or le seul travail qui vaille c’est celui qui allie dialectiquement la pratique consciente et réelle des hommes de transformation de la nature dont la société et leur propre existence, en tant que groupe, société, en tant qu’individu, mais aussi en tant qu’espèce. Or c’est la nature même des rapports sociaux qui se créent lors de ce processus qui détermine –ou non-, l’aliénation. Dès lors que le produit du travail est directement mis à disposition à la fois de la collectivité et des individus, il n’y a pas aliénation, d’autant si le travail en question n’est pas contraint. Aliénation signifie in fine dépossession ou, ce qui revient au même obligation non choisie, soumission obligée. Ainsi, Marx écrit-il que « l’économie politique n’a exprimé que les lois du travail aliéné ».

L’idéologie bourgeoise, l’économie politique, la philosophie, se meuvent au sein de l’aliénation et par rapport à elle, sans chercher à la dépasser. Il s’agit là d’un caractère de classe. Fondamentalement, le problème de l’aliénation renvoie à la position de classe. C’est aussi pourquoi Althusser peut affirmer que le « discours philosophique, c’est la lutte des classes dans la théorie ». Ainsi dans le livre deux du Capital, K.Marx écrit « l’économie politique bourgeoise voit ce qui apparaît » aussi n’est-elle pour lui que la mise en forme des apparences telles que celle-ci les perçoit.
Pour la bourgeoisie et ses laudateurs, la forme historique que prend l’aliénation du travail, et donc aussi du travailleur, dans les conditions du régime capitaliste est la forme éternelle et unique du travail des hommes. C’est « la fin de l’histoire » chère à Fukuyama.
L’économie politique bourgeoise part du fait de la propriété privée, elle ne l’explique pas comme le fait remarquer K. Marx. Elle se place du point de vue de l’empirisme, s’interdisant d’aller au-delà de ce qu’elle considère comme des faits intangibles, les rapports humains qui les engendrent et en rendent compte, et la condition humaine qui en découle. Là est la source de toute aliénation.


L’aliénation du philosophe a les mêmes causes que celle de l’économiste.

L’exploitation, les rapports de propriété sont à la source de la domination et donc aussi de toute aliénation, l’exploitation étant extorsion, dépossession.
On peut distinguer quatre moments essentiels de l’aliénation du travail.
1.    L'aliénation du produit du travail. Lorsqu’il est vendu, un produit entre dans un circuit d’échange pour devenir marchandise, il échappe ainsi à son producteur. Ainsi obéit-il à des lois qui sont extérieures à son producteur et sur lesquelles, individuellement celui-ci ne peut agir. Le producteur se trouve dominé par ces lois auxquelles il ne peut échapper, il est dominé par sa production, le produit de son travail;
2.    l’aliénation du travailleur, ou « du travail ». C’est un cas particulier de cette aliénation générale due à la vente. C’est la force de travail devenue marchandise et devenant comme toute marchandise impersonnelle et anonyme, extérieure en quelque sorte au corps physique qui la porte, lequel en est par là dépossédé, aliéné. Le producteur ne possédant pas les moyens de production n’est pas seulement dépossédé du produit de son travail, il perd le rapport entre la fin consciente choisie que s’assigne l’homme dans son travail et les moyens qu’il met en œuvre pour atteindre cette fin. Le producteur-créateur se trouve ainsi séparé du produit de son travail qui non seulement ne lui appartient plus mais qui n’est alors plus la réalisation de ses projets personnels. Il réalise les buts d’un autre, avec souvent les moyens d’un autre, imposés, sans nécessairement y adhérer, par obligation, l’obligation de « gagner sa vie ». Ainsi l’homme cesse d’être lui-même, celui qui décide des fins, il devient un moyen, un moment du procès de production au même titre qu’une machine, sauf qu’il produit plus que ce qu’il consomme, et que, hors la nature qui fournit de la valeur d’usage, il produit lui, de la plus-value ;
3.    l’aliénation de l’acte de travail. Le travail vivant du producteur, devient aux mains du détenteur des moyens de production, de leur propriétaire, un travail mort accumulé sous forme de capital. C’est un avoir étranger à l’être qui l’a produit, l’asservissant au cycle de la marchandise. Dans le régime de propriété privée, le travailleur est non seulement séparé du produit de son travail, mais de l’acte lui-même. Le détenteur, qu'il soit individu ou classe sociale, des moyens de production n’impose pas seulement ses fins, mais aussi ses moyens, ses méthodes, son organisation, voire sa façon de penser ;
4.    l’aliénation de la vie sociale. La propriété privée des moyens de production et d’échange, c’est de fait la privatisation par quelques-uns du travail des générations qui nous ont précédé. Tous les moyens d’action sur la nature, moyens de production, existant à un moment historique donné, la culture, les représentations du monde et de la société elle-même, les connaissances scientifiques et technologiques, les techniques sont une production des générations qui nous ont précédées pendant des centaines de millénaires. C’est le fruit du travail, de la créativité et de la pensée des générations antérieures. Lorsqu’un homme travaille, son activité n’est possible que grâce à l’humanité antérieure, et par elle. C’est le résultat de toute l’activité socialisée du genre humain. L’homme moderne lui-même est un produit de cette activité antérieure. La propriété privée des moyens de production est ainsi la forme suprême de toute aliénation. Avec la propriété privée des moyens de production, la production sociale, historique, est devenue propriété de quelques-uns. Le capital privé, c’est l’aliénation du travail de l’humanité. La propriété privée confère à ce capital aliéné une puissance inhumaine, étrangère à la société, anti-sociale. Cette aliénation entraîne déshumanisation.

Le mort saisit le vif
Par la logique de l’exploitation capitaliste, au stade actuel du développement de celui-ci, le travail vivant de l’ouvrier produit une marchandise qui lui échappe, passant au pouvoir et à l’avoir du propriétaire des moyens de production. Devenant marchandise, et ne devenant plus que ça, il s’agit alors de travail mort qui lorsqu’il s’accumule devient capital. L’avoir devient dès lors étranger à l’être qui l’a créé. Qui plus est, l’avoir entrant dans le cycle de la marchandise domine l’être, lui imposant sa loi d’airain. C’est une des caractéristiques du système de production et d’échanges du capitalisme que le travail mort domine le monde vivant, et le domine de plus en plus au fur et à mesure que s’accumule le capital. C’est là la loi générale de l’accumulation capitaliste décrite par Marx dans le capital. C’est l’imposition de cette loi de la marchandise et de son corollaire, l’accumulation, à toute la société qui est, en système capitaliste, au centre de toutes les autres aliénations car les rapports entre les hommes s’y transforment en rapports entre les choses (réification de la marchandise). Tous les aspects de la vie sont concernés par cette aliénation, à tout moment, elle déshumanise les individus et divise la société, elle infère les discriminations. L’individualisme est le produit de ce système qui morcelle la société, pour le plus grand profit de quelques-uns. Les hommes, aliénés par les lois inhumaines de l’avoir y perdent leur être.

L'aliénation corrompt la création
C’est en cela que l’émancipation de chacun est la condition de l’émancipation de tous. La liberté est un mythe car ce régime de la propriété privée des moyens de production et d’échange réduit à la position de se vendre ou de vendre leur force de travail tous ceux qui ne possèdent pas ces dits moyens de production ou d’échange. Du point de vue spirituel, c’est un monde schizophrène. Dès lors que par l’extorsion, le projet cesse d’être le moment d’une création par le travailleur, il cesse d’être un moment du développement de l’action, mais devient une compensation illusoire à une réalité qui échappe au producteur et qui donc le mutile. Ainsi, l’aliénation est-elle le contraire de la création. L’aliénation du travail n’est certes pas la seule aliénation, mais elle est celle qui domine et conditionne en système capitaliste, toutes les autres. C’est elle qui corrompt, en sa source même, le travail créateur, c’est-à-dire l’essence même de l’homme. Le rôle du discours communiste, dans le combat au jour le jour contre toutes les aliénations est précisément de mettre en évidence les relations existant entre ces différentes aliénations. Ceci afin de mettre en évidence où porter l’effort principal (mais, bien entendu, pas exclusif) et aider à la prise de conscience de la nécessité du dépassement du capitalisme. C'est sans doute là historiquement que se trouve le levier principal de la révolution prolétarienne, c'est-à-dire de la négation -dialectique- de la classe des prolétaires. C'est le rôle de la bataille idéologique de la classe et des catégories exploitées 
qui devraient se concentrer sur cet aspect.

Le capitaliste aussi est aliéné
Tel est le procès de l'aliénation du travail. D'emblée, l'ouvrier s'élève cependant au-dessus du capitaliste, qui est plongé dans un procès d'aliénation où il trouve sa satisfaction absolue, tandis que l'ouvrier, en en étant la victime, est dès l'abord dans une situation de rébellion contre une aliénation qu'il éprouve comme esclavage.

L'actualité de l'aliénation aujourd'hui

Le système capitaliste en sa forme néo-libérale actuelle se présente sous des arguments d’évidence, parfois de science –économique-,  qui est en fait un ravalement de l’idéologie des boutiquiers du XIXe siècle, le libre-échangisme, qui à partir des années 1970 a remis en cause au fur et à mesure qu’évoluait le rapports des forces, tous les acquis sociaux d’abord des classes populaires, puis maintenant des classes moyennes, notamment les acquis du C.N.R. Cette politique s'est mise en place à partir de Reagan et Thatcher dans les années 1970, elle a vécu son ère de toute-puissance lorsque la social démocratie est arrivée au pouvoir; les sociaux démocrates ont libéralisé les flux de capitaux, remis en cause la séparation des banques de dépôt et des banques d'investissement. Ils ont été les fourriers du capital financier.

Le capitalisme est prédateur

Tout au long du 20e siècle, le capitalisme a été contenu par le fait qu'il avait un ennemi : le communisme et plus particulièrement le "camp socialiste" et essentiellement l'URSS qui avait infligé une défaîte politique et militaire de premier ordre aux tentatives de renversement du pouvoir des soviets. La bourgeoisie française ne s'y trompait pas qui avait pour mot d'ordre "Plutôt Hitler que le Front Populaire". Les classes dominantes ont alors dû composer avec les classes populaires, abandonner une part de leur domination pour que les classes moyennes adhèrent à la démocratie libérale. Hélas la victoire contre le nazisme était une victoire à la Pyrrhus, rappelons ici que la classe 42 a été décimée à 80%, et les classes 40,41,43 durement touchées, ces cadres qui dans les années 60 à 70 eussent été la relève des élites, garnissaient les grands cimetières sous la Lune. La guerre d'attrition menée par l'impérialisme doublée d'une course aux armements ruineuse, a eu raison de l'expérience socialiste du XXe siècle, entraînant les tragédies dont sont aujourd'hui victimes nombre de peuples opprimés. Dès lors que le capitalisme n'a plus eu après 1989 d'ennemi irréductible, on a vu réapparaître le visage réel du capitalisme qui n'existe plus que pour lui-même. Il ne sert seulement qu’à produire encore plus de capital faisant fi des individus.  Il s'impose contre la volonté des peuples, tout en gardant les apparences de la démocratie. David Rockefeller, fondateur du groupe Bilderberg et président de la Commission Trilatérale, déclarait dans Newsweek en 1999: «Quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semble l'identité adéquate pour le faire

Perversion de l’idée de Progrès. La société de consommation et du bien être agit à travers une idéologie du progrès totalement détachée de l'idée de progrès de l'humanité, de progrès de l'émancipation. Cette idéologie s'est entièrement centrée sur le thème du bien-être, ce que Clouscard appelait le capitalisme de la séduction. C’est efficace parce que tout ceci est présenté comme l'objectivité pure et détaché de tous les attributs habituels de l'idéologie.

Il suffit d'ailleurs de regarder comment sont présentés les débats idéologiques dans les médias.  Les médias sont seulement au service de la seule idéologie néo-libérale. C'est la fabrique du consentement dénoncée par Noam Chomsky. On tient toujours un débat moral, sur l'immigration, sur l'ouverture, sur le protectionnisme, et on ne va jamais voir les infrastructures : à qui profite ce système ? Le système profite évidemment aux actionnaires des grandes multinationales qui ont confisqué l'économie à leur seul profit, multinationales anglo-saxonnes et même américaines pour l’essentiel, en particulier les GAFA dont la capitalisation boursière atteint les 600 milliards de $, ce qui soit dit en passant correspond très exactement au budget militaire US.

Il y a aujourd'hui une concentration des médias dans les mains de groupes capitalistes qui mènent la bataille idéologique. Les journalistes sont soumis au pouvoir économique, ils font partie, à leur corps défendant parfois, d’un système de propagande !

L'enseignement dans la guerre idéologique

Outre l'enjeu idéologique lié à l'enseignement sous influence de l'histoire contemporaine, consistant à nier les causes et les rôles des uns et des autres dans les récents conflits mondiaux, dénoncé courageusement apr Annie Lacroix-Riz, il y a depuis trente ans un mouvement d'uniformisation des systèmes éducatifs sous les conseils des grandes instances internationales, qu'il s'agisse de l'Union européenne ou de l'OCDE, à travers notamment les textes qui accompagnent les études PISA qui dictent aux différents pays ce que devrait être un bon système éducatif. Ces recommandations vont toujours dans le sens d'un utilitarisme qui ferait de l'éducation un «service rendu aux entreprises». On occulte totalement la citoyenneté, la dimension culturelle, patrimoniale, civilisationnelle de l'éducation. Et bien sûr la dimension essentielle de l'éducation qui est l'émancipation des individus. Les connaissances, le savoir sont vus là seulement comme un capital que chaque individu va pouvoir faire fructifier pour participer à la croissance. On occulte ainsi le rôle émancipateur de l’école à transmettre des savoirs universels qui donnent cette capacité aux individus de lire le monde. C'est ce qui fit autrefois la grandeur et le rayonnement de l'école française lorsque la bourgeoisie était la classe révolutionnaire. Il y a bien une globalisation à l'œuvre dans l'éducation, au service de ce système économique.

La démocratie ne joue pas le rôle qui devrait être le sien, à savoir permettre l'expression de la souveraineté des peuples et, à travers cela, de la souveraineté de chaque individu en tant que citoyen. La démocratie néo-libérale se réduit au progrès indéfini des droits individuels. Cette avancée des droits individuels se fait dans la logique, du bien et du mal, héritage idéologique de la religion.  En fait, il s'agit avant tout de morceler  la communauté nationale de chaque pays en tranches d'individus ou de petites communautés et de les traiter comme un cœur de cible marketing. Les individus sont ainsi empêchés de se forger la volonté citoyenne nécessaire à la lutte contre les grands intérêts capitalistes. En démantelant la pensée majoritaire qui est l'essence même de la démocratie, on tue la capacité à lutter contre l'appropriation de l'espace et du bien public par des intérêts privés.

La révolte, pour contrer la révolution

Il y a dans les révoltes par le vote (Brexit, Trump…) le parfum d’une fronde contre un système dont les citoyens ne veulent pas mais qu’on leur a imposé. Personne ne peut approuver Donald Trump, mais justement, nous sommes englués dans de fausses alternatives ! Ce n'est pas parce que nous sommes attaqués par un obscurantisme religieux multiforme, qu'il faut refuser de voir l’aliénation que nous évoquons, ne serait-ce que parce qu’elle fait le lit de l’obscurantisme islamiste. Cette aliénation idéologique, que Natcha Polony dénonce et croit devoir appeler totalitarisme soft déstabilise les Etats-nations. Cette mondialisation s'appuie sur le consumérisme, l'abrutissement généralisé des populations et finalement sur leur enfermement dans la simple consommation et dans une misère sociale, morale et intellectuelle de plus en plus grande. C'est la raison pour laquelle la révolte par le vote que l'on observe un peu partout est une des formes de la colère des peuples, même dévoyée. Face à cette situation, la réaction depuis quelques années est de transformer petit à petit nos institutions pour tenter de verrouiller le système démocratique. On voit bien comment le système a exclu Bernie Sanders, comment l'establishment démocrate a d'ailleurs ouvertement triché pour favoriser Hillary Clinton.

Local et global, l'Etat-Nation

Ce n'est pas seulement à l'échelon national que les problèmes se régleront, mais cet échelon sert à exprimer la volonté des peuples. Cette impuissance politique, a été organisée. Notre rôle est d'imposer aux politiques une obligation de puissance. Il s'agit de choisir les politiques qui auront la volonté de lutter contre ce système. C'est ça la souveraineté. Lutter contre cette globalisation qui privatise la démocratie, refuser les traités de libre-échange.

Le local n’est pas une utopie lorsqu'il est compris dans un rapport avec le global. Reprendre une échelle nationale permettra au citoyen d'avoir prise et de répondre ensuite aux grands enjeux internationaux. Le système craque de partout ; l'Europe impose à Apple une amende de 13 milliards d'euros pour tout ce dont elle a bénéficié comme largesses fiscales de la part de l'Irlande. Ça ne s'est fait que parce qu'il y a eu 2005, le référendum Irlandais, le Brexit et qu'il y a eu la remise en cause populaire des traités de libre-échange. C'est la voix des peuples qui peut permettre à l'Europe de retrouver son rôle. Au départ, il s'agissait de créer un marché intérieur, d'échanger entre pays qui auraient les mêmes conditions et qui œuvreraient ensemble parce qu'ils auraient la même vision et la même culture de ce que seraient les droits sociaux des travailleurs. Ceci a été complètement brisé en ouvrant les frontières au nom d'une idéologie libre-échangiste qui ne profite qu’aux actionnaires des multinationales.

«Un homme qui ne dispose d'aucun loisir, dont la vie tout entière, en dehors des simples interruptions purement physiques pour le sommeil, les repas, etc., est accaparée par son travail pour le capitaliste, est moins qu'une bête de somme. C'est une simple machine à produire la richesse pour autrui, écrasée physiquement et abrutie intellectuellement. Et pourtant, toute l'histoire moderne montre que le capital, si on n'y met pas obstacle, travaille sans égard ni pitié à abaisser toute la classe ouvrière à ce niveau d'extrême dégradation» Salaire, Prix et Profits 1865, Karl Marx

Le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s'émancipant, émancipera l'humanité du travail servile et fera de l'animal humain un être libre, le prolétariat trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s'est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.
Paul Lafargue Le droit à la paresse

C’est la somme exacte du budget militaire US déclarée.

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