La nation à l’heure de la révolution numérique

La nation à l’heure de la révolution numérique

Il s’agit ici pour moi et les camarades intéressés, d’initier une réflexion sur la nation à l’époque de la révolution numérique et du village mondial.

A l’heure où les forces fascisantes s’emparent de ce thème trop longtemps délaissé par le mouvement révolutionnaire écartelé entre un internationalisme mal digéré qui se traduit par une difficulté à remettre en cause l’Europe actuelle et la nécessité de construire une riposte de classe et de masse du peuple de France, il m’a paru nécessaire de lancer cette réflexion.

Il s’agit ici de renouveler le travail théorique marxiste sur le présent et sur l'avenir, sur le relais de la bourgeoisie par le prolétariat dans l'exigence de direction des groupes et plus particulièrement ici de l’Etat-Nation français conçu comme mode et lieu d’expression de la souveraineté populaire, en articulation avec les autres nations d’Europe et du monde.

Par conséquent, je livre ici un premier texte nettement insuffisant mais destiné à ouvrir la discussion, ne serait-ce que par ses manques.

Rappelons ici la définition marxiste historique de la Nation :

La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans la communauté de culture. Il va de soi que la nation, comme tout phénomène historique est soumise aux lois de l’évolution, à son histoire, un commencement et une fin.

Il est nécessaire de mentionner de plus qu’aucun des indices mentionnés, pris isolément, ne suffit à définir la nation. Bien plus : l’absence même d’un seul de ces indices suffit pour que la nation cesse d’être nation[i].

Cette définition due à Staline et adoptée par Lénine date de 1913. Cent ans, la Russie de l'époque était un pays arriéré par rapport aux nations occidentales. "De l'eau est passé sous les ponts depuis", il convient pour nous de voir ce qu'il en est à l'heure de l'internet et du néo-libéralisme.

Les nations occidentales sont en fait des états-nations, la France en étant peut-être l’exemple historique le plus achevé, elles se sont constituées comme forme sociale permettant le fonctionnement de la structure capitaliste et de la gestion de ses contradictions à l’aide de l’Etat. Cette construction ne s’est pas faite à partir de rien, mais à partir d’un état existant, un territoire, et un peuple, lui même héritier de son histoire et façonné par elle. La nation vue ainsi, combine sur un territoire et dans un cadre technique donnés –niveau de développement des forces productives- une activité de production et de consommation exercée par une population divisée en classes du fait des rapports de production et de propriété. La nation, par son caractère de classe, par l’histoire dont elle hérite et est porteuse est donc par définition porteuse de contradictions et de conflits. Elle est homogénéisée par les institutions représentées par l’État qui est une forme historique concentrée des rapports sociaux et une matérialisation de l’unité sociale. L’État est la forme d’organisation qui permet l’homogénéisation de la nation, que ce soit par le droit, la force brutale ou l’idéologie, ou un combiné des trois. Bien que le capitalisme soit commercialement mondialisé depuis plusieurs siècles, la nation peut-être interprétée comme une étape dans l’histoire de l’enracinement territorial de la production, de la consommation et des techniques. Les fonctions de production et de consommation ont été mises en œuvre de façon différenciée dans l’espace mondial par des bourgeoisies autonomisées au sein de nations. Ces bourgeoisies ont eu besoin de la force de frappe qu’elles représentaient, pour se consolider, se développer de manière interne et mener entre elles, sur le fondement de nations, la concurrence microéconomique des capitaux.

L'émergence des nations s'est produite avec le capitalisme, c'est l'unification du territoire et la libre circulation (abrogation des octrois), suppression des fiefs et des régions féodales, unification du droit. La nation apparaît ainsi en première analyse comme une forme sociale capitaliste, les classes exploitées, sans toutefois remettre en cause la domination du capital, ont pu par leurs luttes investir les infrastructures de production et de financement de la nation (services publics, nationalisations) tout en améliorant sensiblement leurs positions dans la consommation individuelle et collective. Sur la base même de la citoyenneté mise en place par la bourgeoisie, la classe prolétarienne, couches populaires et couches moyennes ont conquis une place dans la nation, contribuant ainsi à la réorientation du format capitaliste initial du phénomène national. De larges fractions de la population se sont appropriées le fait national, qu’elles ont contribué à démocratiser et à défendre (par exemple, l’adoption du programme du CNR à la libération). En quelque sorte, la nation a joué au plan politique et économique le même rôle que la raison au plan de la connaissance. Toutes deux « inventées » par la bourgeoisie, elles ont été transformées par les luttes en armes de sa critique. C’est ce qui fait que la nation est une forme sociale moderne et progressiste, potentiellement appropriable par les classes exploitées. Elle peut devenir le terrain privilégié de création sociale et devenir ainsi un bien collectif.

 Au sein de la nation, la population devient la population-nation,  les entreprises fonctionnent comme entreprises-nation, et l’État s’entend comme État-nation. Cette formulation permet de comprendre que tel ou tel élément d’une formation sociale puisse continuer d’y exister avec la même apparence que précédemment, sans le même contenu cependant. Il est clair, par exemple, que la forme actuelle de l’État tend à ne plus être celle de l’État-nation mais celle de l’État-Concurrentiel.

Voir aussi : http://projet.pcf.fr/69839

 


[i] Joseph Staline Le marxisme et la question nationale et coloniale (1913) Editions sociales 1950.

Hugo 05/01/2016 20:21

Il me semble que les contradictions de classe se sont exprimées dans la communauté nationale (ouvrant de fait une voie progressiste à cette dernière) dans la mesure où le développement des forces productives lui-même revêtait une forme nationale, de la SNCF aux PTT. Dès lors, il convient d'interroger directement les forces productives dont tu parles - celles de la révolution numérique. Dissolvent-elles ou constituent-elles la nation française ? Il y a des indices dans le quotidien. Pour reprendre les termes de la définition : sur le plan de la langue, d'abord. L'accès massif et illimité aux productions culturelles anglo-saxonnes, des séries aux applications pour téléphone, situent graduellement notre communauté linguistique du côté de l'anglais. Sur le plan territorial, ensuite : l'Union Européenne nous livre un exemple d' "abrogation des octrois" et d' "unification du droit" qui dépasse de loin l'échelle de la France et qui semble en plein essor - au service du capital, évidemment, mais comme tu le dis, c'était également le cas lors de la constitution de la nation française. Sur le plan de la vie économique... N'en parlons pas, puisque ces marchandises numériques ne se contentent pas d'être distribuées sur tout le globe ; elles sont produites à la même échelle. Qu'on pense aux jeux vidéos d'Ubisoft produits à égalité par leur studio montréalais et par leur studio montpelliérain... Et on sera tenté de conclure que le processus d'unification et de généralisation ouvert par l'accumulation dite "primitive" du capital a toujours cours et, désormais, à une échelle qui se situe bien au-delà de la communauté nationale. Ceci étant, il n'y a pas de raison que les contradictions qui s'exprimaient à l'échelle nationale ne s'expriment pas à cette échelle toujours plus vaste.

La question du FN, mine de rien, fait réfléchir ; il me semble que ce dernier se fait le porte-parole des revendications et des aspirations de la petite-bourgeoisie ruinée par le développement des forces productives, pour laquelle le retour à une forme nationale de la production et de l'échange est une question de vie ou de mort. Et parmi les masses laborieuses, c'est sans aucun doute cette frange-là qui a le plus conscience d'elle-même, qui est la plus décidée et la plus déterminée dans la période. De fait, elle est donc, aussi, la plus influente, ou à tout le moins la plus dynamique sur le plan politique. Elle est inflexible envers les immigrés, parce que c'est elle, dans la restauration ou dans l'agriculture, qui a besoin de travailleurs sans-papiers. Elle exige que le "produire français" occupe la première place, parce qu'elle n'a pas les moyens de délocaliser, contrairement aux multinationales. Elle veut que les femmes reviennent au foyer, parce qu'elle a fait de l'économie familiale la base de son activité. En un mot, elle fait appel à la nation (et surtout à l'État qui se cache derrière) pour remettre de l'ordre dans le petit personnel, pour "se refaire" sur le dos du prolétariat. Bref, je ne pense pas que le thème de la nation permette au FN de capter les aspirations progressistes des gens, mais qu'au contraire, il permet de sur-mobiliser et d'offrir des perspectives politiques aux franges les plus réactionnaires de la population.

Yvan Lavallée 10/01/2016 18:13

quelques éléments de réflexion encore:
Pourquoi poser la question de la Nation, et pour ce qui nous concerne ici de l'État-Nation , et plus particulièrement encore de l'État-Nation France ? Tout simplement parce-qu'il s'agit d'une réalité et que refuser d'aborder la question, c'est laisser le champ libre à ce qu'il y a de pire.
Mais au-delà, je crois nécessaire dans ce débat de rappeler ce passage du texte mis en débat " En quelque sorte, la nation a joué au plan politique et économique le même rôle que la raison au plan de la connaissance. Toutes deux « inventées » par la bourgeoisie, elles ont été transformées par les luttes en armes de sa critique. C’est ce qui fait que la nation est une forme sociale moderne et progressiste, potentiellement appropriable par les classes exploitées. Elle peut devenir le terrain privilégié de création sociale et devenir ainsi un bien collectif" C'est cet aspect là qui est me semble-t-il le plus important dans la bataille politique. L'État-nation France est le lieu où s'exprime la souveraineté populaire grâce à la transformation du schéma originel de l'État-nation par les luttes des travailleurs et plus généralement des masses populaires. Ça se traduit par le système des lois, par l'organisation même de la vie sociale ; le programme du CNR en est la manifestation éclatante, le code du travail aussi. Bref, il y a là une réalité sociale et sociétale acquise de haute lutte qui n'est plus seulement le format capitaliste initial et l’enjeu de classe ici est d’essayer de voir comment en préserver et faire évoluer le contenu dans cette mondialisation portée par le capital à travers la révolution numérique. Pour ça, il est nécessaire d’avoir une vue la plus claire possible sur les évolutions du schéma national.
Bien sûr, il s’agit d’une lutte de très grande envergure, qui dépasse en fait le cadre français stricto sensu, d’où l’aspect inter-national du combat du prolétariat. Plus, si on reprend comme fil de pensée que c’est le mouvement des forces productives qui structure la société, il convient de ne pas s’arrêter aux seules forces productives matérielles, ce qui entraînerait une position « techniciste » ou technocratique considérant l’inéluctabilité de l’évolution technologique et de l’organisation « rationnelle » qu’elle induirait, le fameux TINA (There is no alternative). Rien donc n’est possible sans prendre en compte la force productive principale, la force de travail humaine, « main et cerveau réunis » pour reprendre la formule bien connue. C’est-à-dire que la nation se constitue à partir des activités humaines, qui constituent une solidarité scellée à travers le droit du travail, résultat des luttes de classe et donc aussi des éléments culturels, langue et histoire, mythes mythologies, littérature, cinéma, arts plastiques... La communauté nationale, se constitue à travers une socialisation globalement uniforme sur le territoire, une vie quotidienne soumise au même cadre juridique, façonnée par les mêmes institutions en particulier l’école qui donne une forme d’unité de pensée et de culture, de façon de s’exprimer en une langue unique, un quotidien protégé par un certain nombre de droits sociaux collectifs, c’est ce qui forme la nation française en tant que telle. Ce sont les hommes qui font l’histoire, même s’ils ne savent pas nécessairement quelle histoire ils font.
C’est pourquoi j’essaie de lancer ce débat. La tendance, voulue ou non, du capital à l’ère de la révolution numérique c’est la disparition du cadre national, et plus particulièrement des états nationaux, pour aller vers une domination et régence du monde par les multinationales, c’est la sacro-sainte loi du marché qui doit primer sur tout, c’est le libéralisme, voire le libertarisme au plan idéologique. Dans les faits, c’est un poil plus complexe, les USA se veulent le lieu d’expression de la dictature du capital, et tentent de se donner les moyens de régenter le monde, ce n’est pas par hasard que Google est aux USA, ni facebook, ni amazon ni facebook, ni les racines d’internet. L’administration US s’est dotée dès 1998 du PITAC (Program Investigation Task Advisatory Comitee) destiné à identifier les secteurs scientifiques et technologiques stratégiques pour dominer le monde.
Google index une partie significative des documents de la planète (pas tous, mais suffisamment pour créer un effet de masse critique) facebook indexe plus d’un milliard de profils, l’apparition des objets connectés va permettre d’indexer une partie significative des éléments de vie d’un nombre conséquent d’individus.
Si le capital entend s’attaquer ainsi aux états nation en « passant par dessus », ça signifie bien que c’est là qu’il faut porter le fer.
Les luttes sociales se déploient dans un cadre national, les mouvements populaires ont leur particularité, ils s’appuient sur des ressources historiques propres, des traditions de lutte inscrites dans le temps long etc. De toute façon, les prolétaires n’ont pas le choix, ils ne peuvent mener des batailles d’envergure que dans le cadre national, quitte à les étendre ensuite dans un cadre inter-national (d’où la signification, trop souvent galvaudée et incomprise des termes « internationalisme prolétarien »).
Une conception révolutionnaire, communiste, de la nation, nation ouverte et non repliée sur elle-même comme le font les nationalistes, est une nation conçue comme lieu d‘expression de la souveraineté populaire, c’est-à-dire que nation s’identifie ici à démocratie, ce qui induit le concept de souveraineté nationale qui ne peut se concevoir que dans ce cadre éminemment démocratique. Les institutions nationales sont jusqu’à présent, et bien qu’elles soient de plus en plus mises en cause par Bruxelles, plus propice à l’intervention populaire et à l’expression de la lutte des classes, bien que les référendums de 1969 (régionalisation) et 2005 (supranationalité- Maastricht) n’aient pas été respectés, ce qui ouvre une voie royale au discours nationaliste strict excluant.
L’état est et reste un état de classe, mais il ne faut pas en avoir une vision simpliste, si il est bien globalement le mode de domination d’une classe sur une autre, il ne l’est que globalement. Les classes en question ne sont pas homogènes ; la bourgeoisie est constituée de groupes sociaux d’intérêts divers, les commerçants, les artisans, aujourd’hui le capitalisme du net et le capital industriel traditionnel, la concurrence entre capitaux crée des lignes de fracture, ces groupes bien que constitutifs de la bourgeoisie n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts, les classes laborieuses tant que les différents groupes qui la composent n’ont pas acquis de manière significative, la conscience de classe (et on peut faire confiance aux moyens du capital dans la lutte idéologique pour les en empêcher). La structure d’état est le reflet de ces antagonismes qui doit gérer ces contradictions. Là se situe le champs de la lutte politique stricto-sensu.
Or donc, pour laisser place à la discussion, disons que nous sommes confrontés à une nation et un état « vecteur » (au sens mathématique du terme) c’est à dire à multiples dimensions, et ce sont celles-ci et leur dynamique qu’il nous faut identifier.

Yvan Lavallée 07/01/2016 15:31

Non pas pour "répondre", mais pour alimenter le débat, les réflexions, peut-être maladroitement exprimées mais montrant tout de même que la question est pertinente: http://pierre.assante.over-blog.com/2015/09/europe-nations-regions-pour-une-europe-confederale-des-nations-contre-une-europe-federale-autoritaire-des-regions-deja-en-constructi

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