Réflexions d'après 37ème congrès du PCF

Paris 14 Juin 2016

Paris 14 Juin 2016

Quelles leçons provisoires tirer de la séquence politique en cours ?

«Rien n’est donné à l’homme» écrit Aragon he bien c’est bien ça. Essayons nous à l’exercice cursif:

Le piège: je me demande si nous ne sommes pas menacés d’un piège à double détente:

1) L’échec de la lutte contre la casse du droit du travail. Malgré le côté spectaculaire des grèves et manifestations et le désaveu massif de cette loi et du gouvernement (67 ou 71% suivant les sondages), l’enjeu est tel pour le capital, et mondial, que revenir sur cette loi provoquerait un séisme à l’échelle européenne (pas seulement de l’Europe politique d’ailleurs) et mondiale, ce serait la mise en cause du néo-libéralisme. Raison de plus pour essayer de gagner, mais le rapport de forces sur le terrain est difficile à appréhender. C’est la classe ouvrière traditionnelle, le noyau historique, qui est entré en lutte et en grève, mais la classe ouvrière stricto sensu ne représente plus en France que 4,41 millions (sur 32 millions d'actifs - 50,81% de la population de 63.961.859 - soit 13,6 %)[1]

et en comparaison, il y a 2,8 millions d'étudiants (en proportion ça représente 8,48% des actifs et 64% de la classe ouvrière traditionnelle) contre 8 millions d’ouvriers en 1968 dont environ 7 millions se sont mis en grève[1], et à l’époque il y avait 695.000 étudiants (d'après Nouvel obs, 373.000 suivant d'autres sources) (en proportion de 8,7 à 4,6% de la classe ouvrière); ça n’a plus rien à voir. La puissance du syndicat de classe CGT n’est plus la même, 2,2 millions d’adhérents en 1968, 630.000 en 2015.

Mais depuis 1968, et même 1995, l'économie s'est complexifiée, c'est plus que jamais une économie de flux interdépendants et partout optimisés, ce qui fait qu'elle est plus fragile. Si la seule force ouvrière est le blocage éh bien, il est sans doute plus facile de bloquer que jamais auparavant (10% de l'effectif en grève à la SNCF... 1 train sur 4 circule et tout le pays est bloqué... ce n'est pas pour rien si c'est dans les industries de réseau - transport et énergie, manquent les télécoms et l'eau c'est vrai - qu'il reste des syndiqués, ce sont elles qui ont porté toutes les transformations de ces dernières décennies). En "pouvoir de nuisance" comme ils disent, on a perdu moins qu'en effectif.

- la prolétarisation[2] de millions de travailleurs intellectuels avec la révolution numérique fait qu'objectivement il est maintenant très clair que beaucoup de techniciens, ingénieurs, cadres, petits entrepreneurs, travailleurs du spectacle et autres professions intellectuelles et créatives - autrefois plutôt "petit-bourgeois" et rarement du bon côté de la barricade - subissent pleinement l'exploitation néo-libérale capitaliste. Ces groupes sociaux représentent aujourd'hui une part très importante de la population et on voit bien que de ce côté ça bouge très fort. Ce n'est pas pour rien si l'UGICT est la pointe avancée du mouvement actuel, si les mouvements éco-bobos des verts ou de Mélenchon ont l'impression d'avoir une vocation "de masse". Evidemment la culture de ces groupes n'est pas celle des manifs et de la grève, ce sont des groupes à aspirations individuelles fortes et le syndicalisme ou le parti communiste ne sont pas historiquement taillés pour être compatibles avec cette aspiration. Mais en revanche ce sont des groupes plus éduqués, créatifs, qui peuvent analyser et comprendre beaucoup de choses, renouveler rapidement les méthodes de lutte (d'où l'épisode incompris de nombre de militants communistes à propos des primaires de gauche et non pas de La gauche, en prolongement de la pétition à 1.300.000 signatures qui a été initiée par quelques individus), éviter certains écueils tels que le suivisme aveugle ou la tentation du recours aux armes. Avec cette sociologie là, on doit pouvoir porter quelque chose de vraiment démocratique qui reste à définir, dans le contenu comme dans la méthode. Reste évidemment à ne pas perdre en combativité ni nous perdre dans l'individualisme, et cela implique de tenir le bout de la classe ouvrière "classique". Vu que c'est celle qui se rappelle au monde en ce moment, peu de chance que nous nous l'oublions...

Du coup il ne faut pas voir la "stratégie 99%" seulement comme un combat gramscien pour l'hégémonie culturelle mais bien comme une stratégie de rapport de force, en nous ouvrant à la diversité des bases sociales et donc des moyens d'action sans les laisser nous diviser.

Le Parti Communiste :

Avec le 37e congrès, le Parti Communiste sort d’une longue période (20-25 ans) de dérive idéologique et sociétale, affaiblissant, pour ne pas dire abandonnant, la position de classe, qui a laissé des traces profondes, freinant sa capacité d’action. La ligne politique définie lors du congrès est une ligne de mobilisation populaire appuyée sur les luttes sociales et les revendications sociétales, la composante de classe est forte et le lien social/sociétal est là et doit être constamment mis en avant; mais la mise en œuvre de cette ligne politique nécessite un parti mobilisé et convaincu et structuré pour l'action. On ne peut évidemment pas compter sur les médias pour nous aider, seuls les militants peuvent porter cette action, or le Parti Communiste est très affaibli non seulement numériquement, mais ce qui est beaucoup plus inquiétant, idéologiquement et aussi du point de vue organisationnel.

Le Parti est le reflet de la société, il est traversé par les mêmes dérives et ses militants sont sous la pression idéologique du capital relayé une fois de plus par la social-démocratie. Tout l’appareil idéologique du capital est mobilisé pour bâillonner le courant communiste et en criminaliser l’histoire, quitte à trafiquer la réalité, avec des échos dans le parti lui-même. La suppression des écoles de formation et d'une politique cohérente de formation idéologique et de promotion des cadres a porté un coup très dur à l'unité idéologique du Parti.

Au plan des effectifs, il y a un trou de génération des classes 1980 à 2010 et ça se ressent. De plus 1990-2010 c’est la période de flottement idéologique de directions faibles, avec suppression des écoles de cadres sur fond de défaite historique du mouvement révolutionnaire mondial avec la disparition de l’URSS et des pays socialistes d’Europe, cette situation va entraîner un double mouvement dans le parti communiste français, qui se fait encore sentir:

  • d’une part un groupe dirigeant idéologiquement faible, secrétaire général compris, tenté par l’aventure va essayer de transformer le Parti en un mouvement aux contours idéologiques mal définis et ne remettant en cause le système capitaliste que sur le plan sociétal, ne se basant plus sur une analyse de classe, au nom d’un aggiornamento nécessaire et sous le feu de l’idéologie dominante, c’est le 30eme congrès en l’an 2000 à Martigues ;
  • d’autre part, un réflexe de repli sur soi quasi religieux, sur «la foi du charbonnier» et un manque là aussi d’élaboration théorique qui prendrait en compte les modifications non seulement des rapports de forces mondiaux mais aussi du mouvement des forces productives, des façons de produire et de communiquer. Un nombre important de camarades vont quitter le Parti et créer une myriade de groupuscules se réclamant du combat communiste, mais « à l’ancienne » souvent sans vraiment de stratégie révolutionnaire, ils vont perdre le contact avec les masses populaires. Certains vont vivre dans un ecosystème leur permettant de continuer comme avant, y compris pour nombre d’entre eux en restant dans le Parti.

2) la capacité de nuire d'un Mélenchon démagogue saisi d’une posture césariste fort des 11% à l’élection présidentielle de 2012 (mais 5% aux législatives) qui a la capacité de faire échouer la ligne politique définie au congrès, alors qu’un accord sur les contenus et la méthode l’assurait quasiment d’être présent au second tour de la présidentielle de 2017. L’attitude d’un certain nombre d’anciens dirigeants du Parti communiste, héritiers du congrès de Martigues en particulier qui «sont allés chercher» Mélenchon en 2012, sur une ligne sociétale, mise en minorité au 36 e congrès, et tentés par une action fractionnelle, désavouée par environ 80% des militants, mais qui garde ses partisans dans le parti, qui seraient confortés par l’échec de la ligne mise en œuvre. La faiblesse idéologique de certains de ces anciens dirigeants communistes par défaut est telle que le seul argument trouvé pour soutenir un Mélenchon c'est de dire "il était notre candidat en 2012, il a donc vocation à l'être en 2017" ce à quoi on peut répondre qu'on a eu une candidate auparavant qui ne l'a pas été par la suite. Il ne faut pas s’y tromper, l’objectif de Mélenchon, c’est une OPA sur le PCF ou du moins sur ses forces vives, mais son fond anti-parti Communiste resurgit lorsqu'il attribue a priori l'échec relatif de unidos podemos à l'alliance avec le Parti Communiste Espagnol; les masques tombent ! Parmi les 80% de militants qui refusent la ligne sociétale et la liquidation du Parti en un «mouvement» à l’italienne (on a vu ce que ça donne !) les choses sont aussi loin d’être claires. Echaudés par la longue dérive précédente un certain nombre de camarades (env. 20%) ont adopté une attitude identitaire de «témoignage» dont le moins qu’on en puisse dire est qu’elle n’est pas adaptée à la situation mouvante, politique et économique, la modification rapide des moyens de communications, la révolution numérique qui bouscule les collectifs de travail et crée une sorte de fracture technique entre les générations. Toutefois, ces camarades "identitaires" ont "tenu les murs" de la maison communiste et empêché pour l'essentiel la liquidation du Parti Communiste Français, il faut leur rendre cette justice, alors que la défaite de l’URSS dans la guerre froide a entraîné une grosse perte de militants (en particulier après l’an 2000 et le congrès de Martigues où s’est affirmée la dérive idéologique) et un «trou» de génération de 20 ans qui est loin d’être comblé; le texte de la direction a obtenu précédemment au congrès la majorité absolue dans 58 départements et pas dans 34. Les semaines et mois qui viennent vont nécessiter un travail politique intense des militants, tant dans la population, au service des luttes que dans le Parti lui-même.

La nécessaire réorganisation du Parti communiste

Il me semble que dans l’organisation du congrès du parti et de la mise en application des décisions prises par le congrès souverain, il y a problème depuis l’abandon du centralisme démocratique. En effet, on a abandonné le centralisme démocratique sans trop se poser de question sur les effets induits dans le fonctionnement du Parti en tant qu’institution de mise en œuvre d’une organisation de combat au service de la lutte de classes du monde du travail et de l’intérêt du peuple tout entier.

Pour que le Parti soit efficace, ("les communistes ne font pas la révolution, ils l’organisent ! » V.I.O) il faut qu’il soit organisé pour mettre en mouvement l’action politique définie par le congrès qui est souverain. Dans cet esprit, le processus actuel de préparation du congrès est totalement inadapté. On commence par élire des directions de section et des directions départementales qui sont censées mettre en œuvre des décisions de congrès qui ne sont pas encore décidées et avec lesquelles elles peuvent être en désaccord. C’est une création de facto, dans le pire des cas, de groupes fractionnels dans le Parti, d’autant plus que le système des textes et listes alternatives est antidémocratique au possible et crée lui aussi des crispations qui incitent plus à des postures qu’à des participations à l’élaboration d’une politique claire.

Il faut une inversion des normes ! Préparer le congrès par des assemblées générales, lesquelles, après discussion libre, élaborent des amendements et des ré-écritures à un texte de discussion unique pouvant être remis en cause en congrès (il est souverain je le rappelle). Après congrès ayant défini la stratégie politique, et élu un CN et seulement après, élection et mise en place des directions et exécutifs départementaux, et de section, chargés d’organiser et d’animer la mise en place de la stratégie définie souverainement au congrès. Tel est me semble-t-il le gage de l’efficacité le Parti n’étant pas et n’ayant pas vocation à être le dernier salon où l’on cause. Il serait sans doute souhaitable que le 38 ème congrès mette à l’ordre du jour une discussion et modification des statuts allant dans ce sens, voire que soit convoqué un congrès extraordinaire avec pour ordre du jours les statuts, l'organisation.

Dans la situation statutaire actuelle, pour être efficace, il conviendrait de mettre en place des collectifs de suivi et animation des décisions de congrès à tous les niveaux, conseils départementaux et sections.

De toute façon, avec la loi nome, il va falloir revoir les découpage des conseils. Que signifie conseil départemental quand le département n'existe plus ou n'a plus aucun sens ?

Section et fédération sont des concepts indépendants des aléas des réformes territoriales. Bon, mais là n'est pas l'essentiel même si ça a une importance.

Un autre problème va apparaître dont je ne sais pas nécessairement évaluer l'ampleur mais qui va exister, c'est celui de l'impact de la révolution numérique sur les méthodes d'organisation. Par ailleurs, comme noté ci-dessus dans le texte, les organisations communistes et les syndicats de classe portant les intérêts de la classe ouvrière traditionnelle historique se sont construits et organisés à l'époque, au cours essentiellement des révolutions industrielles et ont acquis leur efficacité en fonction de cette organisation. La production changeant d'organisation, l'exploitation s'opérant différemment même si c'est parfois plus férocement, il va falloir intégrer cet état de fait dans une réorganisation du Parti et dans ses moyens de consultation, de débats internes et de désignation et expression des directions. Ce qui doit guider l'esprit d'une restructuration organisationnelle du parti, c'est l'efficacité, pas les susceptibilités des uns ou des autres.

Il y a une ambigüité à lever; le Parti n'est pas la Nation, les règles de vie du Parti n'ont pas à être le reflet de ce que nous considérons comme les règles de fonctionnement de la Nation. Ainsi par exemple, si le Parti ne peut pas tolérer des tendances, il n'est pas question d'imposer en temps normal, un parti unique dans le fonctionnement de la Nation, l'expérience a disqualifiée la chose.

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[1] Les chiffres sont tirés du site officiel :http://www.fr-stats.com/statistiques/France/

[1] En 1936 les grévistes étaient 2 millions et seul le secteur privé était en grève.

[2] Je rappelle là au passage que prolétaire est un rapport social, contrairement à une vulgate trop répandue, ce n’est pas lié à la nature du travail effectué ni au niveau de rémunération, seulement au fait que le prolétaire est un travailleur obligé de vendre sa force de travail pour acquérir les moyens de vivre (gagner sa vie) et que dans le mode de production d’aujourd’hui ça correspond très largement au salariat. Ce n'était effectivement pas le cas à l'origine, dans la Cité romaine. Dans l'antiquité romaine, le prolétaire était le citoyen de la dernière classe (la 6eme); exempt d'impôt, n'ayant d'autre bien que sa personne.

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