Pour le Communisme la Liberté et la France

Pour le Communisme  la Liberté  et la France

Avertissement

Ce texte est le résultat de nombre de discussions avec quelques camarades communistes. Elle est en particulier le résultat d’un travail suivi avec Roger Fourme, ce grand scientifique disparu le 24 décembre 2012, qui n’aura pas vu la réalisation de cette plaquette tout en ayant contribué à
sa réalisation.
Il nous a semblé utile à la réflexion des communistes et plus particulièrement pour les nouveaux et les jeunes qui rejoignent ce dur combat de classe de revenir sur ce qui fonde notre combat, en rappelant certains repères qui fondent et arment l’engagement communiste, au-delà des rideaux de fumée sociétaux agités en hochet pour masquer les problèmes de fond, les problèmes sociaux, et ceux qui fondent une société, une société communiste, pour ne pas que notre combat s’enlise dans les sables mouvants de l’idéologie bourgeoise dominante.
Une nouvelle phase historique s’ouvre après une période difficile, succédant à la défaîte de l’URSS dans la guerre froide, qui a vu le rapport de forces se modifier en faveur du capital. Une nouvelle génération de révolutionnaires monte à l’assaut du ciel, cette plaquette lui est destinée afin de lui donner quelques « munitions » idéologiques dans la lutte de classes. L’histoire ne se déroule pas à la vitesse d’une vie humaine, l’histoire est celle des temps longs avec ses ruptures et ses fulgurances. Entre le moment où un système disparaît et celui où le nouveau pointe, des monstres peuvent surgir.
On vient au communisme sur un événement, on y reste par un détour théorique. Nous avons voulu ici tenter un tel détour pour alimenter la réflexion des communistes, anciens et nouveaux en cette deuxième décennie du XXIe siècle.

Cette brochure est conçue en trois parties : enjeux cette partie rappelle quelques outils conceptuels, marxistes, qui permettent de placer le contexte des enjeux et ouvre à la compréhension des deux autres parties ; la crise cette partie développe une analyse marxiste
que nous pensons originale de la crise qui secoue le monde capitaliste ; quand les usines tourneront toutes seules Cette partie aborde ce qui nous paraît indispensable, à savoir,
ouvrir la perspective historique et rappeler ce que veut dire aujourd’hui être communiste, au fond.

Première partie

Enjeux

Une nouvelle civilisation frappe à la porte

La crise actuelle du système de production et d’échanges qu’est le capitalisme n’est pas seulement, comme elle le fut par le passé, une crise économique ou financière avec retombées sociétales, c’est une crise qui touche aux fondements même du système, à son principe vital, tous ces aspects entrent en crise en même temps.

C’est une civilisation nouvelle qui frappe à la porte et qui doit englober tous les aspects de la vie en société, les rapports politiques, culturels, institutionnels, parentaux, de genre et de couple, les relations internationales aussi, le rapport à l'environnement bien sûr. Les luttes actuelles ne sont pas que revendications matérielles. Pour qui veut bien analyser les revendications des travailleurs en luttes depuis une dizaine d’années, elles contiennent en elles une aspiration autre, foncièrement nouvelle, une aspiration à un autre rapport au travail, elles ne défendent pas seulement l'emploi. De même, dans l’inconscient collectif chemine l’idée qu’il faut passer à « autre chose ». Les sondages d'opinion le montrent, le capitalisme est désormais rejeté par une large majorité de la population. Il y a une hostilité manifeste aux pouvoirs en place, et depuis le 29 mai 2005 ou plutôt du coup de force versaillais[1], la forfaiture qui lui a succédé, une attitude désabusée vis-à-vis de la démocratie élective, une perte de crédibilité du système, y compris institutionnelle. Les revendications sociétales, féministes, homosexuelles, le désaveu de l’école par une part non négligeable des adolescents, le refuge dans la drogue, le retour de l'obscurantisme religieux, les intégrismes de quelque nature qu'ils soient, religieux ou autres et les dérives sectaires qu’ils peuvent générer, les suicides, qu’ils soient d’adolescents ou au travail sont des symptômes. Cette société est en bout de course, elle rend malade, elle est mortifère. Mais attention, rien n’est donné, toutes les aventures sont possibles, surtout les pires. A nous de montrer quelles sont les clés pour ouvrir la porte qui mène à cette autre civilisation, la civilisation du « bien commun », étymologie du mot communisme. Le socle matériel en est la réalisabilité donnée par le développement des forces productives matérielles.[2] L’ordre du jour est la libération de toutes les capacités de la « force productive » humaine, sans entrave. Le capitalisme a assuré un développement des forces productives matérielles (usines, outils, technologies, techniques, sciences...) à un niveau tel que tous les besoins matériels de la société peuvent être couverts quasi automatiquement. Nous sommes passés d’une époque où le socialisme était possible, résultat d’une volonté subjective généreuse d’organisation de la société, mais avec les forces productives du capitalisme, forces qui nécessitent l’exploitation de la force de travail humaine pour être mises en œuvre, d'où une contradiction majeure, à un tournant de l’histoire où le communisme est redevenu nécessaire (redevenu car l’humanité a vécu historiquement beaucoup plus longtemps en communisme, fut-il primitif, nécessaire solidarité de survie, que dans des sociétés d’exploitation). L’établissement du socialisme sur une base subjective, mais alors que les forces productives matérielles et sociales sont encore celles du capitalisme et que celui-ci continue à être dominant au plan mondial, lui confère une fragilité intrinsèque autorisant, comme on l’a vu lors des expériences du XXe siècle se réclamant du socialisme en Europe, une restauration du capitalisme. Le communisme est aujourd’hui redevenu nécessaire, la puissance des hommes sur la nature est devenue telle qu’un petit groupe d’individus, voire un individu peuvent mettre en cause la vie de millions d’autres ou celle même de l’humanité tout entière, la régression sociale et la dégradation de l’éco-système en cours, le changement climatique, en étant les manifestations les plus visibles. C’est ce qui rend obsolète et mortifère le régime de propriété privée de ces moyens d’action, et la nécessaire coopération à l’échelle planétaire.

Cette dégradation de l'éco-système par le mode de production capitaliste donne maintenant un caractère d'urgence à cette mutation nécessaire sous peine d'un collapsus majeur. Crise de l'énergie, gaspillage et raréfaction des matières premières, pollution de l'air qu'on respire, surexploitation des sols et des océans, changement climatique...

C’est au nom de cette nécessité que la responsabilité historique du mouvement révolutionnaire est de proposer un projet de société, le communisme, comme instance de dépassement du capitalisme, en en précisant les attendus, et de contribuer à l’élaboration d’un programme qui s’inscrive dans cette dynamique. L’ambition ici est de participer à ce « grand œuvre » qui court dans l’inconscient collectif depuis Rousseau et Spinoza, et bien sûr l’abbé Jean Meslier premier à avoir utilisé le mot "communisme" en lui donnant ce sens de bien commun, et commencé à dénoncer un système d'exploitation et à soulever la chape de plomb religieuse qui le confortait. Nous essayons ici de contribuer à une esquisse de ce projet communiste, mais ce ne peut-être simple incantation anticapitaliste, socialiste ni seulement anti libérale, ni simplement « ce que veulent les gens ». Le spontanéisme n’a jamais fait projet ni programme, pas plus que la vox populi.

Programme versus Projet

Qui dit programme dit immédiateté, pragmatisme. Le programme se situe dans le cadre du système existant, il revêt un caractère d'urgence. S’il n’est pas sous-tendu par un projet il est condamné à n'être qu’une variante de gestion du système.

Anticapitalisme, antilibéralisme, socialisme ou postcapitalisme (?!) sans contenu ne font pas projet. Les luttes ne sont pas en elles mêmes porteuses de projet, elles peuvent même être régressives; la lutte des canuts en 1831 en fut l'exemple le plus symbolique. Le capital se donne les moyens de les dévoyer, d’en compenser les effets, en fait de les absorber en les intégrant au système, mieux, les luttes économiques font partie de la logique même du capitalisme, elles lui permettent de réguler la contestation sociale, éventuellement de se réorganiser pour mieux valoriser le capital tout en maintenant sa domination tant économique qu’idéologique.

En effet à un moment historique donné, il y a une contradiction qui s'exacerbe entre les possibles autorisés par les avancées scientifiques et technologiques, et les conditions dans lesquelles se fait l'exploitation. Si prise de conscience, il y a, alors s'ouvre une période de luttes. Tant que cette contestation reste dans un certain cadre, c'est-à-dire tant que la contradiction ne touche pas au fond du système lui-même, à son mode de fonctionnement, ne remet pas en cause l'exploitation de la force de travail, tant que le système technique est encore compatible avec les rapports sociaux capitalistes (une société, système de production et d'échanges, ne disparaît jamais tant qu'elle n'a pas développé toutes les forces productives qu'elle était capable de contenir.), elle est un signal d'alarme pour le capital comme quoi il lui faut se réorganiser pour pouvoir continuer à exploiter. Les réformes et la réorganisation qui suivirent les mouvements de l'année 1968 sont là pour en témoigner.

Le projet est un horizon, et même un «au-delà de l’horizon», c’est la perspective historique, il donne les grandes lignes de l’avenir, il n’entre pas dans les détails de la réalisation, il trace les lignes de force, ce qui structure une société.

Il est quand même inquiétant de constater cette carence du mouvement communiste en France, alors que la deuxième internationale déjà en 1892 à propos du 1er Mai se fixait comme un de ses objectifs :

se projeter vers l’avenir, construire un projet par l’image et le rêve.

L’historien Eric Hobsbawm parle du premier mai comme «la seule fête qui ne commémore rien pour ne parler que du futur».

Le programme est le compromis avec le monde réel, dans le temps présent. Il doit être porté par la perspective que donne le projet. Le capital, lui, n'a qu'un objectif, qui est d'ailleurs sa raison d'être, faire le maximum de profit dans le minimum de temps, accumuler tant et plus de richesse, il a un projet, c’est le libéralisme triomphant à l’échelle de la planète, la dictature des marchés élevés à un statut de divinités. La bourgeoisie française a un programme, c’est de casser tout ce qui pourrait entraver la mise en place de ce projet. La contre réforme des retraites, la liquidation de l’état nation dans une Europe des régions (landers en allemand), la mise en place d’un régime sécuritaire permettant de juguler le peuple, la fragmentation du peuple citoyen par tous moyens, désigner des privilégiés (les fonctionnaires, les enseignants, …) ou des parias (les roms, les musulmans, les juifs, les goys, les homosexuels …) suivant le moment, les uns ou les autres, casser le système éducatif public pour ouvrir «le grand marché de l’éducation», manipuler les consciences grâce à des média aux ordres en cassant, entre-autres, le statut de la presse... Le sinistre Kestler l'a bien dit "détricoter systématiquement tout le programme du CNR". Tel est leur programme.

Les communistes se doivent d’avoir un projet et un parti (une organisation fortement structurée) qui ouvre la perspective historique sous peine d’être inaudible et laisser le champ libre à un programme social démocrate de « gestion loyale » du système, ou au mieux, servir de signal d'alarme pour le capital. Projet de dépassement du capitalisme au sens du développement de forces productives non assimilables par le système capitaliste, et simultanément au sens du développement social et humain nécessaire rendu possible par ce développement des forces productives. L’un et l’autre allant de pair. Il n’y a pas de possibilité de passage à une société humaniste, c’est-à-dire dont l’humanité est le centre des intérêts, dont chaque acte de chaque citoyen est tendu par l’intérêt commun, l’intérêt de chacun devenant celui de tous, sans que chacun « y trouve son compte ». Pour qu’une telle société soit possible, il y faut un développement des moyens d’action sur la nature, des forces productives, qui libère les hommes du règne de la nécessité. De même un tel niveau de développement n’est possible qu’avec une humanité consciente d’elle même, jalouse d’elle-même, protectrice d’elle même et de chacun de ses citoyens. Un tel projet ne peut être que global, prendre en compte les problèmes sociétaux tout en les reliant entre eux et avec le rapport social d’exploitation, en s’appuyant sur la dynamique des forces productives, l’intervention systématique des citoyens et des travailleurs dans tous les domaines. Ce qui se développe alors est la force productive humaine qui produit la société en tant qu’entité libérée de l’exploitation, libérant le travailleur et le citoyen, donnant au mot travail un sens nouveau. C’est la tension entre «le jour où les usines tourneront toutes seules[3]» et «lorsque le travail sera devenu le premier besoin social de l’homme[4]».

Le capitalisme est pris dans une contradiction majeure, la valorisation maximale et dans le minimum de temps du capital. C’est ce qui en a fait la formation économique et sociale la plus à même de développer rapidement et à un niveau auparavant inimaginable, les forces productives matérielles de l’humanité. Le capitalisme crée des forces productives matérielles de plus en plus puissantes, démultipliant le travail humain. La productivité humaine per capita s’en trouve multipliée d’autant, mais, là où la contradiction se dessine, c’est que si une machine produit la même chose que dix hommes et n’est conduite que par un[5], il faut inclure le coût du capital investi dans la machine et son obsolescence. Par contre, si dix hommes conduisent dix telles machines, alors la production est multipliée par cent, la plus-value aussi, à la condition expresse toutefois, que le cycle marchand s’accomplisse, c’est-à-dire que le marché puisse absorber cette production. D’où accumulation de capital par deux aspects. Le premier, le capital mort dans les machines, capital qui ne produit pas de valeur, qui tout juste en transfère en s’usant, perdant ainsi de la valeur, le second, capital stocké dans les produits, valeur stockée mais non réalisée, virtuelle, valeur qui ne se peut réaliser que dans l’acte marchand[6].

C’est là le mécanisme expliqué par K. Marx et connu sous le nom de baisse tendancielle du taux de profit. Ça signifie que le ratio (profit)/(capital engagé pour produire) tend à se dégrader, à diminuer. Et c’est ce qui, dans une certaine mesure, donne son dynamisme au capitalisme au niveau des forces productives matérielles et qui exprime dans le même mouvement une contradiction fondamentale du mode de production et d’échanges capitaliste. Pour agir sur ce ratio, on ne peut qu’augmenter le numérateur de la fraction (profit), baisser la valeur du dénominateur (capital engagé pour produire) ou faire les deux. C’est bien ce que fait le capitalisme, il agit sur le dénominateur par la course à la technologie, il agit sur le numérateur par différentes voies, baisse des salaires, élimination de concurrents, grande distribution, organisation de la distribution…

Pour ce qui concerne le dénominateur de la fraction ci-dessus, c’est-à-dire la course à la technologie, K.M. explique le mécanisme de la plus value relative :

« Je nomme plus-value absolue la plus-value produite par la simple prolongation de la journée de travail, et plus-value relative la plus-value qui provient au contraire de l'abréviation du temps de travail nécessaire et du changement correspondant dans la grandeur relative des deux parties dont se compose la journée. » Pour ce faire, il a expliqué auparavant le rôle que doivent jouer technologie et technique (y compris l’organisation) « Par augmentation de la force productive ou de la productivité du travail, nous entendons en général un changement dans ses procédés, abrégeant le temps socialement nécessaire à la production d'une marchandise, de telle sorte qu'une quantité moindre de travail acquiert la force de produire plus de valeurs d'usage»

Ce qui est visé par la course à la technologie c’est cette plus-value relative à deux niveaux. En nous inspirant de l’exemple du Capital, considérons une journée de travail de douze heures. Le prolétaire travaille dix heures sur ces douze pour « rembourser » le capitaliste du salaire versé, et travaille deux heures gratuitement, c’est le sur travail[7]. La valeur produite pendant ces deux heures de surtravail est appelée survaleur ou plus value. Si durant les douze heures de travail, il a généré douze unités monétaires, le prolétaire en reçoit dix et en donne, à son corps défendant, deux, sans aucune contrepartie, au capitaliste[8]. L’augmentation de la force productive matérielle va faire, par exemple, qu’au lieu de dix heures pour générer les dix unités monétaires de son salaire, cinq heures suffiront. Pendant les douze heures de travail, le prolétaire, avec cette productivité double, crée vingt-quatre unités monétaires, il y en a dix (créées en cinq heures au lieu de dix précédemment) pour payer le salaire du prolétaire et donc vingt-quatre moins dix, c'est-à-dire quatorze pour le possesseur des moyens de production[9]. Au lieu de raisonner en termes de journées de travail, on peut aussi raisonner sur l’ensemble d’une vie de travail, le raisonnement est le même, les constantes de temps changent, mais les proportions aussi. Nous sommes maintenant arrivés à une situation particulière qui d’ailleurs pose question quant à la capacité du capitalisme à augmenter la plus-value relative. Il cherche aussi à augmenter la plus-value absolue en remettant en cause la durée de la semaine de travail, d'où le fameux "travailler plus pour gagner plus"[10]. Alors que celle-ci a eu une tendance lourde à diminuer durant un siècle[11], le capitalisme essaie d’augmenter par tous les bouts, la durée du temps d’exploitation, à la fois en remettant en cause la durée légale hebdomadaire du temps de travail salarié, mais aussi en reculant l’âge du départ à la retraite. Il "joue" là sur le numérateur de la fraction ci-dessus.

Un autre facteur, caché par les "experts" économistes du capital, joue sur le dynamisme technologique du capital; les revendications ouvrières. En effet, plus le capitaliste est contraint à payer ses travailleurs, ou à diminuer le temps de travail à salaire (au moins) constant, plus il a intérêt à augmenter leur productivité (et éventuellement à diminuer leur nombre) et donc à investir dans la technologie pour moderniser son outil de production. Ceci dit, ce faisant il risque d'augmenter la valeur du dénominateur de la fraction et donc d'accentuer le phénomène de baisse du taux de profit. La lutte contre la baisse du taux de profit passe donc par l'augmentation de la plus value. Augmenter la plus value absolue ne peut se faire qu'en augmentant le temps de travail, ce qui est immédiatement perçu par les prolétaires et risque de porter au conflit social dans le cadre de la lutte des classes. Pour arriver à cela, il y faut de fortes mesures coercitives pour ne pas dire dictatoriales. Ce n'est en général possible que dans un contexte de défaite majeure du prolétariat dans un affrontement de classe de grande ampleur, c'est en général une situation fascisante. L'autre façon plus pernicieuse et surtout moins visible, c'est de "jouer" sur la plus-value relative comme expliqué ci-dessus. C'est en quoi l'affrontement de classe est un élément important d'incitation au progrès technologique, qui donne en fait un caractère dynamique au capital. Le thème, récurrent de l'offensive du capital mondialisé c'est la compétitivité la boîte de pandore est ouverte.

Le mythe de la compétitivité

Ce thème est décliné par tout le système de propagande du capital avec divers qualificatifs compétitivité industrielle ; ou la stratégie de Lisbonne (2000) l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, ou Sarkozy prônant la compétitivité-emploi, ou le capital anglais qui ne rate jamais une occasion d'en rajouter en matière de cupidité, la city spéculant comme elle respire, la compétitivité fiscale (L'ex trader Jérôme Kerviel appréciera).

En fait parler de compétitivité dans le système capitaliste mondialisé, c'est évoquer la guerre de tous contre tous, firmes, entreprises, mais surtout des travailleurs entre-eux. Etre compétitif c’est créer une situation susceptible de mettre les concurrents au chômage, engendrer leur mort économique. Ce sont les systèmes de protection sociale qui sont visés. Accepter de parler de compétitivité, c'est se situer dans la logique du capital de la concurrence à tous crins.

"Nous sommes dans un monde mondialisé où, sous la pression du capital et des multinationales, l'élément essentiel est devenu la mise en concurrence des travailleurs et des systèmes socio-productifs, des régimes de protection sociale..."[12]

Le maître mot du capital dans l'affrontement de classe qui se cache derrière le thème de la "compétitivité" c'est la baisse du coût du travail, en clair baisse des salaires, c'est-à-dire baisse du prix de la force de travail. En effet, les mots ont un sens. Il faut l'affirmer très fort:

le travail n'est pas un coût mais comme il ne peut y avoir production de valeur sans travail vivant, ce travail a un prix, pas un coût.

Par contre, les dividendes ne participent pas à la production de valeur, ils sont donc eux, un coût, parasitaire qui plus est, et ils n'ont pas de prix. Il y a plusieurs façons de faire baisser ce prix du travail. Le gouvernement social-libéral confronté à la crise du capitalisme en France, élément de la crise en Europe et dans tout le monde capitaliste articule redressement productif, baisse des "coûts du travail". Pour cela, avant de s'attaquer frontalement au salaire direct, il compte s'attaquer à la partie socialisée et donc plus cachée du salaire comme une modification de la définition du salaire minimum, ou encore un abandon progressif des cotisations sociales payées par les employeurs pour les transférer sur la fiscalité des travailleurs, c'est-à-dire ponctionner leurs salaires[13]. Non seulement la partie socialisée du salaire disparaît mais ainsi elle est prélevée directement sur les revenus des salariés (par diverses taxes, TVA, CSG...), la perte est double. En France, de 1960 à 2007 la masse salariale a été multipliée par 4,54, et le salaire superbrut par tête (qui comprend les cotisations patronales) par 3,26. La progression moindre du salaire superbrut par tête révèle donc grosso modo une baisse de 28,2% du prix de la force de travail individuelle et corrélativement, en conséquence de ce qui est dit précédemment une hausse proportionnelle de la plus-value relative, et ce malgré une réduction de la durée légale du temps de travail, une nette augmentation de la productivité et une élévation non moins nette des qualifications.

Les gains de productivité font baisser le prix de revient des marchandises induisant ainsi une baisse de facto du prix de la force de travail avec, en conséquence parfois une amélioration des conditions matérielles de vie du salarié à la marge. La contre partie en est un partage des richesses produites de plus en plus inégal, un chômage accru, des profits supplémentaires à valoriser dans de nouvelles productions, un gonflement du système financier et... la crise. En effet, plus l'écart se creuse entre prix de la force de travail -le salaire- et profits, moins le marché est capable d'absorber toutes les marchandises produites; la demande solvable est en diminution relativement à l'offre. Les solutions possibles passent par une destruction massive de capital (déflation, guerre...) ou une baisse massive de la durée du travail salarié individuel, avec maintien du salaire, mais bien entendu, le capital ne veut pas entendre parler de cette dernière possibilité qui est pourtant inéluctable historiquement parlant.

La course à la technique, à la technologie et à l’innovation, induite par la concurrence capitaliste est une spoliation de l’humanité dans son ensemble. En effet, on n’invente rien ex nihilo, toute invention ou découverte n’est que l’aboutissement (provisoire) d’un long processus d’élaboration qui porte sur des dizaines de milliers d’années, c’est tout au plus un phénomène d’émergence. Il en est de même d’ailleurs pour l’activité scientifique. Lorsque le capitaliste utilise une technique ou une technologie en la privatisant, se l’appropriant par le brevet par exemple, il s’approprie du même mouvement le travail des millions d’individus qui nous ont précédés, qui a conduit à l’état de la technique ou de la technologie qui a permis l’émergence de cette nouvelle technique ou technologie. Pire encore lorsque ledit capitaliste s’approprie des brevets pour NE PAS s’en servir ni que des concurrents le puissent[14].

Mais cette course à la technologie, est mortifère aussi pour le capitalisme. En effet, si «seul le travail vivant produit de la valeur [15]» alors en remplaçant le travail vivant par des machines, le capitalisme se nie en tant que tel, en tant qu’extracteur de plus-value. On entrevoit le moment où la production des objets matériels (palpables) répondant aux besoins nécessaires à la vie, pourra être réalisée de façon quasi automatique, le temps de travail contraint pour assurer ce fonctionnement devenant très faible, quasi nul à l’échelle de la société. Ces produits, n’ayant alors plus de valeur d’échange, ou très faible, ne sont alors plus des marchandises susceptibles de générer du profit. Nous en verrons les conséquences dans la dans la suite de cette brochure. Ainsi le capitalisme non seulement se nie au niveau de son rapport social, excluant l’humain du facteur productif de plus-value, mais en plus, il crée les outils permettant de mettre en place un nouveau rapport social non basé sur l’exploitation du travail humain.

La propriété foncière, celle des matières premières, c’est le vol

Comme le fait remarquer K. Marx dans «Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt», le travail n’est pas seul source de richesse, "dame nature" y pourvoit aussi. C’est d’ailleurs pour une bonne partie l’enjeu de ce que certains ont appelé « développement durable ». Le pétrole hier et aujourd'hui que nous brûlons et qui aurait été nécessaire à nos petits et arrière petits enfants pour leur industrie chimique, l’uranium et plus généralement l’industrie nucléaire menée de façon inconséquente, l'eau demain, la terre, les ressources naturelles en général[16], la mer dont les ressources halieutiques sont en régression importante, et quand il y a du poisson, il est pollué par des métaux lourds qu'il a ingéré, l'air qui se charge des miasmes induits par la production parasitaire sont des richesses dont on peut s'emparer au point de les convertir en produits financiers ; c'est une roue de secours pour le capitalisme, en même temps que l'assurance d'aller à l'abîme en l'utilisant. Il s’agit là purement et simplement de l’épuisement des ressources naturelles, de leur stérilisation.

L'organisation du capital

Un capitaliste, par définition, c'est quelqu'un qui accumule de la richesse. Le capitalisme historiquement s'est constitué par accumulation primitive du capital à travers des activités marchandes dans le meilleur des cas, par la rapine et le vol sinon. Ce n'est pas pour rien que sous l'ancien régime on comprenait dans un même vocable "les voleurs et les marchands". Pour qu'on puisse vendre une marchandise, il a bien fallu qu'elle soit produite quelque part, et pour qu'on puisse échanger la valeur de cette marchandise contre une autre de nature différente (par exemple des carottes contre des locomotives), ou utiliser cette valeur ainsi obtenue à l'autre bout du monde, on a inventé la finance et les instruments fiduciaires.

Ainsi, comme évoqué précédemment, le capital est-il schématiquement organisé en trois grandes sphères d'activités, lesquelles ne sont pas disjointes et qui se confortent l'une l'autre, tout en entraînant parfois des contradictions importantes.

1) La sphère directement productive, là où sont fabriqués les produits destinés à devenir marchandises, c'est là où se situe pour l'essentiel le terrain de l'exploitation, c'est l'entreprise. C'est là que se constitue la valeur par exploitation de la force de travail humaine matérialisée dans le prolétariat;

2) la sphère marchande, là ou les produits deviennent marchandises par accomplissement de l'acte marchand. Se trouve là tout un peuple d'employé(e)s qui objectivement ne crée aucune valeur mais dont les intérêts immédiats sont liés à ceux du prolétariat de la sphère productive. Les salaires de ces employés viennent grever les profits, la vente par correspondance, puis maintenant sur internet tente d'y mettre bon ordre;

3) la sphère fiduciaire et financière, le capitalisme financier dont nous traitons dans la deuxième partie.

Karl Marx, partant du concept de "valeur naturelle" de John Locke[17], et en précisant le sens; écrit, évoquant la valeur d'usage: "L'utilité d'une chose fait de cette chose une valeur d'usage. Mais cette utilité n'a rien de vague ni d'indécis. Déterminée par le corps de la marchandise, elle n'existe point sans lui". Dans cette phrase, Marx analyse la marchandise au temps des manufactures, du début de la révolution industrielle, ce sont les marchandises qu'on peut qualifier de palpables, celles qui ont un corps pesant et occupent un espace, elles ont une masse et un volume. Ces marchandises sont stockables, elles participent de fait à l'accumulation de capital en ce qu'elles contiennent du temps de travail. Leur vente, et donc la réalisation du profit est différée au moment où elles sont effectivement vendues, et ce n'est qu'à ce moment là qu'elles acquièrent réellement leur statut de marchandises car elles réalisent leur valeur d'échange. Il peut s'écouler un long moment entre leur production et leur vente. Lorsque K. Marx explique le principe de la marchandise et la théorie de la plus-value, il le fait par rapport à la révolution industrielle qui commence juste.

Le capitalisme financier

Dans le système de production et d'échanges capitaliste de ce début de XXIe siècle, les marchandises non palpables prennent de plus en plus de place dans la production et donc aussi dans la vie des gens. Le problème est que si elles n'ont pas ce corps auquel Marx se réfère, elles ont bien une valeur d'usage, c'est-à-dire une utilité, et une valeur d'échange car il a souvent fallu beaucoup de temps pour pouvoir les produire, mais la prestation d'un médecin n'a pas de corps, elle n'est pas stockable et sa valeur d'usage se réalise lors de l'échange. La seule façon de donner corps à cette marchandise, c'est de convertir cette prestation en monnaie qui est elle, stockable et permet ainsi l'accumulation du capital. Mais cette monnaie elle même tend à ne plus avoir de matérialité au sens physique classique du terme, elle devient virtuelle à travers les réseaux informatiques.

La finance est ce qui fluidifie la circulation du capital, la "dématérialisation" de la valeur à travers le prix et la monnaie. Echanger des locomotives contre des carottes n'est pas très pratique, ou des heures de cours contre des chaussures. En passant par l'intermédiaire d'un équivalent-valeur comme la monnaie, ça permet non seulement l'échange, mais aussi le stockage. Il est plus facile de garder dans un coffre un billet à ordre de quelques millions d'unités monétaires que la locomotive correspondante. De plus, si au lieu de la locomotive, il s'agit des carottes, on ne pourra pas les garder trop longtemps en stock, les cours de mathématique ou de musique ne se stockeront guère plus. La valeur d'usage de la monnaie et des instruments monétaires ou fiduciaires en général, c'est l'échange qu'ils permettent, et la facilité de celui-ci. Les réseaux informatiques ont de ce point de vue joué un triple rôle:

- 1) l'accentuation de la "dématérialisation" de la monnaie et de son côté virtuel ;

- 2) la possibilité de se passer des états et frontières plus encore qu'auparavant et plus généralement de toute autorité ou système régulateur, d'où les flux de capitaux ;

- 3) la rapidité à laquelle les transactions peuvent s'opérer. Pour exemple de ce dernier point, on est entrain d'installer une fibre optique à travers l'océan atlantique, uniquement dédiée aux transmissions informatiques financières afin de gagner quelques micro-secondes pour la spéculation d'une place financière à une autre.

Bien entendu ces trois aspects sont intimement liés et expliquent bien des choses. La "dématérialisation" des instruments monétaires et fiduciaires a accentué le "décrochage" de la monnaie par rapport à sa contre-partie valeur, ce qui a entraîné un développement sans précédent de la spéculation et l'apparition de ce qu'on peut appeler une économie virtuelle (ventes à terme, ventes à découvert, produits financiers dérivés,...), la finance tournant sur elle même en partie. D'où les "bulles" financières car il faut bien qu'à un moment ou un autre, la masse de monnaie en circulation trouve sa contre valeur en marchandises. Ce caractère virtuel, et donc fallacieux, de la finance fait aussi que certaines dettes sont totalement artificielles et peuvent être purement et simplement effacées. L'argent ou le capital, ne produisent pas par eux-mêmes de valeur, il y faut de la force de travail. Par conséquent lorsque les taux des intérêts associés à une dette sont de pure spéculation, ils sont fallacieux, ils n'ont aucune valeur objective et le cumul de dette provoqué par l'application de ces taux peut-être purement et simplement gommé sans que l'économie réelle s'en trouve plus mal, au contraire même[18]. Le raisonnement est le même en ce qui concerne par exemple certains produits financiers dérivés qui sont à haute valeur spéculative. C'est encore pire pour ce qu'on appelle "les ventes à découvert" qui non seulement sont de la pure spéculation, mais sont basées sur une escroquerie légale et une incitation à encore plus de spéculation. Vous vendez à terme[19] à un prix p des valeurs cotées en bourse que vous ne possédez pas (d'où le terme vente à découvert) et vous spéculez dans les heures qui suivent pour faire baisser leur prix et vous les achetez enfin à un prix p' inférieur à p, et vous récupérez pour vous la différence p-p'.

Dans la logique de la spéculation, il faut aller vite, on ne raisonne pas à long terme, encore moins que ne le faisait Keynes[20]. Par ailleurs comme on a virtualisé les transactions, elles sont basées sur la subjectivité, c'est par exemple le principe même des produits dérivés ou des ventes à découvert, de la bourse en général. Une entreprise cotée en bourse peut-être saine, avoir des carnets de commande pleins, de la trésorerie; une coterie appuyée sur une rumeur en bourse peut en quelques heures faire tomber le prix de l'action, voire faire chuter l'entreprise elle-même, les exemples ne manquent pas. Les entreprises elles-mêmes dans ce contexte deviennent des marchandises comme les autres.

La labilité et la confiance[21] (le mot trust en anglais signifie confiance) fondent le capitalisme financier moderne. Le caractère labile est une condition sine qua none de la réalisation de profit pour le capital financier. L'apparition des flux financiers est la conséquence de cette labilité accentuée par les réseaux informatiques qui permettent ainsi une spéculation rapide et à haut rendement susceptible de déstabiliser des pans entiers d'une économie, fut-elle nationale. Le "jeu" des fonds de pension en témoigne qui sont capables de se porter sur les opérations les plus juteuses à un instant donné, à des montants très élevés (et bien souvent fictifs) du niveau du PIB[22] d'un état parfois, et de se dégager pour se porter sur une autre opération jugée plus rentable quelques heures après, sans que ces fonds n'aient aucune implication dans des projets industriels. C'est ce qui conduit de grandes entreprises, jadis industrielles à chercher à acquérir (par fusion-regroupement) la possibilité de mobiliser de grandes masses de capitaux pour n'être plus qu'un opérateur financier. C'est le cas de telle ou telle marque automobile qui ne fabrique plus rien mais est devenue un établissement financier qui finance certes des usines d'assemblages d'automobiles, mais surtout qui "joue" sur la finance, et qui vend ou ferme telle ou telle usine pour avoir des liquidités ou rétablir la confiance sur le marché sans pour autant que la dite unité de production ait quelque difficulté que ce soit ni du point de vue commercial ni d'un point de vue technique. Ainsi par exemple en France, "on" ferme une aciérie non pas parce qu'elle n'est pas rentable, ni qu'il n'y a pas de demande d'acier sur le marché mondial, mais tout simplement parce qu'elle n'est pas jugée assez rentable et qu'en la fermant, on fait baisser l'offre au plan mondial et donc monter les prix à la tonne et conséquemment les profits. C'est ce qui fonde pour l'essentiel la stratégie des grandes entreprises, et pas une logique industrielle au vrai sens du terme.

[1] Et depuis, la vélléité avortée de référendum en Grèce (nov. 2011).

Même la social démocratie, à l'époque où elle avait encore des vélléitès de s'opposer au libéralisme, fustigeait la construction européenne: Le 18 janvier 1957, prenant position à l’Assemblée nationale contre le traité de Rome, Pierre Mendès France déclarait : "Le projet du marché commun tel qu’il nous est présenté est basé sur le libéralisme classique du XXe siècle selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes. L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, elle recourt soit à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit à la délégation de ses pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle au nom de la technique exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une politique au sens le plus large du mot, nationale et internationale."

[2] Les conditions économiques, la façon de produire et d’échanger sont déterminantes dans une civilisation, y compris là où on ne les attend pas. « Les changements intervenus dans la production, le travail, la technologie et les relations de marché ont redéployé, et dans bien des cas, littéralement reconfiguré le corps. (…) la prépondérance des machines de l’usine et du travail salarié ont forcé le corps à s’adapter à des horaires arbitraires au lieu de le laisser suivre un rythme naturel », in Du prodige à l’erreur : les monstres de l’antiquité à nos jours. Par Rosemarie Galand-Thomson in Zoo humains : au temps des exhibitions humaines dir. Nicolas Bancel & alii. Paris. La découverte 2004 pages 45 & 46.

[3] Interprétation libre d’un paragraphe du livre 3 du Capital dû à F. Engels : … commence là où on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur ; il se situe donc , par nature, au delà de la sphère de la production matérielle proprement dite.

[4] Karl Marx Idéologie Allemande, Thèses sur Feuerbach.

[5] On a pu voir ainsi sur FR3 un reportage dans les usines Dacia en Roumanie où le commentateur vantait le fait que là au moins il y a des hommes qui travaillent dans les ateliers. En effet, les revendications ouvrières y étant quasi inexistantes, l’exploitation y est plus forte, le capital n’a alors pas intérêt à automatiser. Mais ça ce n’était pas dit par le commentateur !

[6] Cette automatisation de la production n'influe a priori en rien sur la valeur de la force de travail des prolétaires qui pilotent les machines.

[7] En fait depuis K.M., les proportions seraient plutôt inversées...

[8] Ceci est dû au fait que le capitaliste a acheté douze heures de la force de travail du prolétaire et non douze heures de son travail. Là réside le mécanisme de l’exploitation capitaliste.

[9] Marx nuance quelque peu cette analyse en introduisant aussi le « prix » de cette augmentation de productivité.

[10] Cet accroissement tel que décrit ci-dessus, passage de deux à dix unités monétaires de plus value pour le même temps de surtravail, laisse de la marge au capitaliste dans le cadre de l'affrontement de classe pour "lâcher du lest", c'est-à-dire augmenter les salaires ou diminuer le temps de travail si le rapport de forces devient trop favorable au prolétariat.

[11] Le rapport de forces capital-travail n’y était pas pour rien, en particulier, l’existence d’états socialistes à l’est de l’Europe « L’armée rouge n’est qu’à deux étapes du tour de France de Paris » Charles De Gaulle. Le programme du CNR qui est à l’origine du contrat social français et actuellement remis en cause, est dû aussi, pour l’essentiel, au très fort poids du Parti Communiste Français à la libération suite à son rôle décisif dans la résistance, au « prix du sang ».

[12] Yves Housson, journal L'Humanité 5/11/2012

[13] Pire encore, avec le nouvel article, L114-18 de 2006 du code de la sécurité sociale, il est maintenant possible de quitter assez facilement le régime général de la sécurité sociale (autrefois obligatoire) pour soit ne plus en avoir du tout, soit s'affilier à un régime d’assurance privé (français ou non). La casse de la sécurité sociale est en vue...

[14] Ou aussi, l’abandon de technologies très rationnelles en termes d’intérêt public, mais qui empêchent la génération de profits par quelques uns. Il en a été ainsi pour le pétrole. On a arraché des lignes de chemin de fer ou de tramway dans toutes les régions de France pour que les gens achètent des automobiles, on a fait tomber en désuétude les moteurs à air chaud (moteur type Stirling) parce qu’ils ne consomment d’autre énergie que celle du soleil… On a abandonné aussi la technologie médicale utilisée avant l'apparition des antibiotiques, qui utilisait les propriétés des phages mais elle a été développée en URSS sans que les pays capitalistes s'y intéressent car on ne pouvait prendre des brevets dessus. Cette technologie ré-émerge maintenant car les virus deviennent antibio-résistants et qu'il semble bien que ce soit la solution. Mais comme l'explique l'article de la revue Science intitulé : Stalin’s Forgotten Cure (25 OCTOBER 2002 VOL 298 SCIENCE www.sciencemag.org) les trusts pharmaceutiques cherchent le moyen de pouvoir prendre des brevets sur des "cocktails de phages". Qu’on pense aussi à l’énergie gaspillée et aux forces stérilisées pour établir les brevets… ou les protéger. Il y a plus de juristes employés par la plus grande société informatique au monde, que d’informaticiens.

[15] C’est pourquoi se développe une pseudo théorie, bataille idéologique oblige, niant que le travail humain crée de la valeur.

[16] Sans vouloir traiter ici ce problème, on est là, confrontés au problème du coût des dites matières premières non renouvelables, et pour certaines, et non des moindres comme le cuivre, en situation de rareté. Comment nos petits enfants, et à quel prix, vont-ils pallier ce manque ? Comment estimer ces coûts ? Il est grand temps de mettre en place une économie circulaire qui consiste à penser un produit de sa conception à sa destruction qui doit permettre de réutiliser les matériaux dont il est constitué (voir la revue Progressistes n°6 qui traite du sujet.)

[17] John Locke, philosophe anglais, annonciateur des Lumières, 1632-1704.

[18] Il en est ainsi par exemple des dettes des états. Ainsi l’Argentine a-t-elle refusé de payer ses dettes toxiques et son économie a pu redémarrer sans qu’il y ait d’autre conséquence…

[19] C’est-à-dire par exemple qu’à 9h vous vendez pour 17h.

[20] Alors que Keynes enseignait l'économie, il a été interpellé par un de ses étudiants :"Vous parlez toujours du court terme, jamais du long terme, pourquoi ?" Réponse de Keynes: "à long terme je serai mort". Moralité prend l'oseille et tire toi...

[21] Ce n'est pas d'aujourd'hui, les instruments fiduciaires sont, par définition, basés sur la confiance (c'est l'étymologie même du mot ). C'est le cas des billets de banque contrairement aux pièces d'or par exemple qui ont une valeur intrinsèque conférée par l'or lui-même alors que la valeur du billet de banque n'est que celle qu'on veut bien lui donner, et ceci est amplifié bien sûr par les transactions sur internet.

[22] Produit Intérieur brut.

Deuxième partie

 

Aujourd'hui, la crise

 

 

 

La crise du capital, économique et financière en cours a comme substrat, dans le cadre d'une économie désormais mondialisée, une suraccumulation de capacités de production localisée dans des pays et des secteurs déterminés, accompagnée d’une accumulation à une échelle inédite de capital fictif (terme défini plus loin).  L'archétype en est la crise de 1929, mais à une échelle sans commune mesure.

Le déroulement de cette crise économique et financière s'effectue dans un contexte historique où, comme noté en première partie, elle est l’un des aspects d’une crise bien plus ample, d’une crise de civilisation. Les travailleurs, les exploités et les dominés en font déjà les frais et le feront toujours plus tant que perdurera le capitalisme. De façon immédiate, ils sont confrontés à un ensemble de mesures de la part des gouvernements et des entreprises, dont le but est non seulement de faire retomber le poids de la crise sur eux, mais aussi d’utiliser la modification des rapports de force en faveur du capital qui résulte de la montée du chômage pour aggraver encore les conditions de l’exploitation. Dans un horizon temporel un peu plus lointain, les exploités et les dominés auront à faire face à l’interpénétration, dont on voit les premières expressions en Afrique et en Asie, entre la crise économique mondiale, la crise alimentaire qui frappe des populations très vulnérables et les impacts sociaux d’une crise due au changement climatique et de la dégradation de la biosphère.

Le capitalisme n’est pas simplement un « système économique », mais aussi un système de domination sociale au profit de bourgeoisies oligarchiques et d’oligarchies bureaucratico-capitalistes, hiérarchisées au plan mondial, dont l’activité est entièrement tournée vers la préservation et l’accroissement de leur richesse et donc du pouvoir qui en est la condition. Il leur faut préserver à tout prix la domination sociale même et surtout en temps de crise économique et financière grave comme aujourd'hui. Ainsi, sauver le système coûte que coûte a été le réflexe lorsqu’en septembre 2008 la faillite de Lehman Brothers a menacé d’effondrement le système financier mondial tout entier.

Ce qui se passe actuellement fait ressortir l'extraordinaire actualité des fondements de l'analyse marxiste, bien que Marx soit un homme du XIXeme siècle. « La circulation de l’argent comme capital possède son but en elle-même ; car ce n’est que par ce mouvement toujours renouvelé que la valeur continue à se faire valoir. Le mouvement du capital n’a donc pas de limite. C’est comme représentant, comme support conscient de ce mouvement que le possesseur d’argent devient capitaliste. Sa personne, ou plutôt sa poche, est le point de départ de l’argent et son point de retour. Le contenu objectif de la circulation A-M-A' [argent—marchandise—davantage d’argent], c’est-à-dire la plus-value qu’enfante la valeur, tel est son but subjectif, intime. Ce n’est qu’autant que l’appropriation toujours croissante de la richesse abstraite est le seul motif déterminant de ses opérations, qu’il fonctionne comme capitaliste, ou, si l’on veut, comme capital personnifié, doué de conscience et de volonté ». Le capital a toujours été marqué par sa profonde indifférence quant à l’usage social des marchandises produites ou de la finalité des investissements. On a vu ce que cela avait donné au cours de la seconde guerre mondiale et de la mise en place des conditions technologiques de "la solution finale". Lorsque le capital prend la forme de la « richesse abstraite » et que les institutions qui prétendent valoriser leurs avoirs en empruntant le « cycle raccourci A-A’ » dominent le mouvement de l’accumulation dans les pays les plus puissants, cette indifférence imprègne l’économie et la politique, même en « temps de paix » comme le nôtre l’est officiellement. On assiste ainsi à l’exploitation sans limite, jusqu’à l’épuisement comme l'a dit Marx, des « deux sources d’où jaillit toute richesse, la terre et le travailleur » position écologique avant l'heure s'il en est.

La  production  capitaliste  ne  connaît  qu’un  seul  but :  la  transformation d’argent en plus d’argent. Si le capital n’a plus la valorisation en perspective, il cesse d’être capital. C’est pour cela que le système capitaliste est condamné à l’expansion.  Il  doit  perpétuellement  investir  de  nouveaux  domaines  pour  réaliser la valorisation, absorber toujours plus de travail vivant, et empiler toujours plus de marchandises.  Déjà,  au  cours  du  XIXe siècle,  on  constatait  régulièrement  des interruptions  dans  ce  processus d’expansion. En comparaison de la quantité de capital  accumulé,  on  se  retrouvait  périodiquement  confronté  à  l’absence  de possibilités d’investissements rentables dans «l’économie réelle». À l’approche de ces crises de suraccumulation, les capitaux avaient tendance à se déplacer vers la  superstructure  financière  où,  sous  la  forme  de  «capital  fictif»,  ils pouvaient se reproduire pendant un certain temps à travers l’accumulation de créances monétaires. Et c’était uniquement au moment où cette  reproduction  de capital sans passer par la valorisation atteignait ses limites qu’on assistait à de véritables épisodes de crises.

À  une  échelle  tout  à  fait  nouvelle en termes de durée et de volume, ce  schéma  de  base  se  reproduit actuellement lors des processus de crises. Auparavant, l’accroissement du capital fictif était un phénomène de courte durée, tout au plus un ou deux ans, qu’on retrouvait à l’aube des crises cycliques. Aujourd’hui, la multiplication  du  capital  fictif  est  devenue  la  caractéristique  principale.  Depuis  le  début  des  années  quatre-vingts,  le  volume  total  des  titres échangés sur les marchés financiers croît sans arrêt et de plus en plus vite. Et  même  si  le  support  de  cette  dynamique  change  régulièrement  (emprunts  d’États, actions, crédits hypothécaires, produits dérivés, etc.), ce n’est pas un hasard si c’est  toujours  «l’industrie  financière[1]»  qui  constitue  le  centre  dont  dépend l’accumulation du capital. À la différence des stades de développement capitaliste antérieurs, le déplacement vers les structures financières, lors des dernières trente années, n’est pas juste le résultat d’une absence momentanée de possibilités de valorisation dans l’économie réelle. Depuis la fin des Trente Glorieuses (1945-1974) et du fordisme,  une  accumulation  auto-entretenue dans l’économie réelle est devenue définitivement impossible. L’énorme gain de productivité qui a suivi la seconde révolution industrielle entraîne d'une part une éviction massive de la force de travail humaine des secteurs produisant de la valeur et mine ainsi la seule base de la valorisation de la valeur :  l’utilisation  de  force  de  travail  vivante  dans  la  production de marchandises. D'autre part, la suraccumulation se manifeste à travers un excès de production vendable, non pas tant du fait d'une insuffisance de personnes dans le besoin ou ayant le désir de consommer, mais parce que la concentration des richesses tend à exclure une proportion croissante de la population de la possibilité d'acheter les biens. Dans ces conditions, le mouvement global d’accumulation ne peut se poursuivre que grâce à  la  sphère  financière qui,  en produisant inlassablement de nouvelles créances monétaires, est devenue le moteur central de l’accroissement  du  capital.  Si  ce «processus  de  production»  de  l’industrie financière  s’enraye,  l’effondrement  catastrophique  de  l’économie  mondiale devient inéluctable.

Dans ce processus de financiarisation, le rôle du "capital fictif "est essentiel.

Le capital fictif  et son explosion

Le capital fictif est la capitalisation d’un revenu dérivé d’une survaleur à venir. De la valeur qui n’est pas encore produite, et qui ne verra éventuellement jamais le jour, se transforme à l’avance en capital, en capital, mais fictif ! Lorsque quelqu’un achète des parts d’emprunts  d’États  ou d’entreprises, lors de l’émission d’actions ou de nouveaux produits financiers dérivés,  on  voit  de  l’argent-capital  qui  était  dans  les  mains  d’un  acheteur s’échanger contre une promesse de paiement. L’acheteur se lance dans cette transaction avec l’espoir que dans le futur la revente  de  cette  promesse  de paiement lui rapportera plus que ce qu’il lui en a coûté aujourd’hui pour l’acheter. C’est grâce à cette perspective que la promesse de paiement devient la forme actuelle de son capital.

Certaines des formes sous lesquelles on trouve le capital fictif (capital bancaire, actions en bourse, dettes publiques…) ont été identifiées par Marx en son temps. Marx a donné des éléments permettant d’appréhender les mouvements fictifs du capital, qui intègrent le système de crédit et le capital monétaire, dont l’analyse conduit à celles de la reproduction élargie en liaison avec le développement exorbitant de formes de plus en plus irréelles du capital, en tant que sources de valorisation autonomisées, en apparence séparées de la plus-value ou appropriées sans travail, comme « par magie ». Le lieu de formation par excellence du capital fictif se situe dans le système du crédit, qui relie l’entreprise capitaliste à l’État capitaliste ; et l’on trouve aujourd'hui à cette intersection : les bourses, les banques, mais aussi les fonds de pensions, les fonds d’investissement spéculatifs (ou hedge funds, localisés dans les paradis fiscaux) et d’autres entités similaires. Des vecteurs privilégiés du capital fictif sont la titrisation (qui transforme des actifs, par exemple des créances, en titres financiers qui peuvent ainsi se vendre et s’acheter comme  produits financiers) et les échanges de produits financiers dérivés.

Les produits financiers dérivés sont des contrats supportant des transactions, soit fermes (à terme organisés [les futures], à terme de gré à gré [les forwards], par échange de flux [les swaps]…), soit optionnels, et fixant les flux financiers futurs en fonction des variations de prix d’actifs sous-jacents, qui peuvent être un taux de change, un taux d’intérêt, le cours d’actions ou de matières premières, ou un événement à venir probabilisable. Ce sont là des outils de couverture (hedge en anglais), mais qui servent en fait le plus souvent à des stratégies de spéculation, en jouant sur l’« effet de levier » par prise de risque à partir d’un placement de mise limitée. En 1970, les produits financiers dérivés étaient quasiment inconnus. En 2011, ce seul outil financier totalisait environ la somme extravagante de 600.000 milliards de dollars (600 teradollars), soit 15 fois le PIB mondial, en 2013 on était à 700 téradollars et les dettes souveraines représentaient 100 téradollars[2] ; le volume quotidien en 2011 des transactions financières était de 4,7 teradollars, et moins de 1% de cette somme provenait des transactions de marchandises.

 

 L'achat et la vente d'actions, de titres et autres promesses de paiement sont donc devenus centraux dans l'accumulation du capital, et l'économie réelle est devenue un accessoire de l'industrie financière. Ce sont les produits financiers dérivés du crédit qui posent les plus gros problèmes. Il s'agit de produits financiers à terme visant à transférer le risque de crédit d'un actif d'une contrepartie "acheteuse de protection" à une contrepartie "vendeuse de protection" en échange d'une rétribution financière. La protection pourra être exercée lors de l'occurrence d'un évènement de crédit sur l'actif sous-jacent du dérivé de crédit. Ces produits sont des montages très complexes, élaborés par des mathématiciens brillants, de type swaps de défaut de crédit (CDS) ou dettes adossées à des actifs (CDO); ils ont transformé complètement la vision traditionnelle du crédit en mettant en jeu plusieurs degrés (ou plusieurs « puissances ») de capital fictif : des CDO de CDO (CDO²), voire des CDO de CDO² (ou CDO3)! Le marché des dérivés de crédit est non organisé  (contrats Over The Counter, ou OTC); il sont négociés de gré à gré donc hors bourse, enregistrés hors bilan et créés presque sans règles prudentielles. Ce marché est dominé par une poignée d'oligopoles financiers appelé G15 par la Fed (Bank of America-Merryll-Linch, Barclays Capital, Citigroup, Commerzbank AG, Crédit Suisse, Deutsche Bank AG, Goldman Sachs & Co, HSBC group, International swaps and derivative association Inc., JP Morgan Chase, Morgan Stanley, The Royal Bank of Scotland, UBS AG, Wachovia Bank et deux banques à base française, BNP Paribas et la Société Générale). Le G15 est véritablement  le cœur du capitalisme financier.

Le capital fictif est de nature complexe, dialectique, à la fois irréel et réel. Il est en grande partie parasitaire, mais pourtant bénéficie d’une distribution de plus-value (sa liquidité donne à son propriétaire le pouvoir de le convertir, sans perte en capital, en monnaie, « liquidité par excellence ») et il alimente une accumulation de capital fictif additionnel comme moyen de sa propre rémunération. Divers problèmes théoriques et empiriques ne sont pas bien résolus, notamment pour distinguer les diverses sources de capital fictif selon leur support et leur degré de détachement de la sphère réelle, pour montrer que les profits du capital fictif sont aussi réels et qu'ils peuvent être assimilés à l’action d’une contre-tendance à la baisse du taux de profit.

 

Les origines de la crise dans la sphère financière

La crise qui éclata sur le compartiment subprime du marché immobilier états-unien avait été préparée par des décennies de suraccumulation de capital fictif. Il faut appréhender cette crise dans une perspective de longue période d’aggravation des dysfonctionnements des mécanismes de régulation du système mondial sous l’hégémonie des États-Unis, au moins depuis la suraccumulation de capital-argent des années 1960, liée aux déficits états-uniens (causés pour partie par la guerre du Viêt-Nam), aux tensions intenables subies par le dollar et à la multiplication des eurodollars, puis des pétrodollars, sur les marchés interbancaires. Dans ce processus, certains événements ont eu un rôle fondamental, parmi lesquels, sur le marché des changes, le démantèlement des accords de Bretton Woods avec la décision des États-Unis en 1971-1973 de ne plus les respecter, d’abandonner la convertibilité-or et de démonétiser l’or, donc de démanteler le système d’étalon de change-or sous Nixon (et Paul Volker, aujourd’hui conseiller du président Barack Obama), et de flexibiliser les régimes de changes.

D’où les grandes vagues de déréglementation des marchés monétaires et financiers à compter de la fin de la décennie 1970, avec spécialement la « libéralisation » des taux de changes et des taux d’intérêt. La crise de la dette des pays du Sud découle de la hausse du taux d’intérêt de la banque centrale des Etats Unis (la Fed) en 1979, du « coup d’État financier » par lequel la haute finance, essentiellement états-unienne, reprit le pouvoir sur l’économie mondiale.

Aux origines profondes de la crise, il y a à l’œuvre tous ces processus de dérégulation (et donc de re-régulation par les oligopoles financiers) et d’intégration des marchés financiers au sein d’un marché globalisé, lesquels déplacèrent le centre de gravité du pouvoir mondial vers la haute finance, et lui permit d’imposer ses diktats à toute l’économie.

Dans cette nouvelle ère « néo-libérale », les marchés financiers ont été modernisés, à travers l’essor de divers instruments tels que les hedge funds et produits dérivés rendus nécessaires par la flexibilisation des changes et des taux d’intérêt sur des marchés progressivement intégrés. Il en a résulté que les montants correspondant à la création de ce capital fictif ont très vite, et très largement, dépassé ceux destinés à la reproduction du capital productif, comme indiqué précédemment.

 

Les origines de la crise dans la sphère réelle

Il convient de saisir cette crise aussi et surtout à l’articulation des sphères financière et réelle : les contradictions qu’elle a révélées plongent leurs racines à long terme dans l’épuisement des moteurs de l’expansion de l’après-Seconde Guerre mondiale, qui a amené ces profondes transformations financières. Dans la sphère réelle, les formes d’extraction de plus-value et d’organisation de la production avaient touché leurs limites, et elles durent être relayées par de nouvelles méthodes et ré-impulsées par du progrès technologique (informatique, robotique), qui ont bouleversé les bases sociales de la production, notamment par une substitution grandissante du travail par du capital. Après la longue suraccumulation concentrée de plus en plus dans la sphère financière sous la forme de capital-argent, l’excès d’offre a accentué la pression à la baisse des taux de profit observée dès la fin des années 1960.

Pour tenter de résoudre ce problème, aux États-Unis, la Fed, gagnée aux thèses monétaristes, avait augmenté ses taux d´intérêt unilatéralement à la fin des années 1970, marquant l’entrée dans l’ère dite du « néo-libéralisme »

Certains des facteurs majeurs de la crise sont de nature « réelle » et liés à l’austérité : la crise des subprimes, par laquelle de nombreuses familles pauvres se sont retrouvées en défaut de paiement de logements achetés à crédit, s’explique aussi par les politiques néo-libérales menées depuis plus de trente ans et poussant à la rigueur, qui casse les salaires, flexibilise les emplois, massifie le chômage, dégrade les conditions de vie ; politiques qui ont brisé la demande et actionné des ressorts la rendant artificielle, et insoutenable. La croissance n’a pu être maintenue que par la combinaison de techniques de marketing sophistiquées et omniprésentes (conditionnant les consommateurs à acheter quantité d'objets dont ils n'avaient pas besoin) et le développement du crédit. C’est cet essor exorbitant du crédit qui a fini par révéler la crise de suraccumulation dans sa version actuelle. Dans une société où des masses d’individus toujours plus nombreuses sont exclues et sans droit, l’élargissement des débouchés offerts aux propriétaires du capital pouvait seulement retarder la dévalorisation de l’excédent de capitaux placés sur les marchés financiers, mais certainement pas l’éviter.

C’est au cœur de la logique de la dynamique de l’économie des USA qu’est née la crise ; avec, d’une part, un rééquilibrage des déséquilibres internes et externes effectué par drainage de capitaux durables étrangers - à interpréter comme une ponction opérée par les classes dominantes états-uniennes sur les richesses du reste du monde - et, d’autre part, à l’intérieur des États-Unis, la concentration de richesses la plus forte depuis un siècle. Ainsi, la part des revenus accaparés par le 1 % le plus riche dans le revenu total était de 10 % il y a 30 ans, elle est de 25 % aujourd’hui ; la part des 10 % les plus riches était d’un tiers en 1979, elle était de la moitié en 2009. Ceci, par le gonflement extraordinaire des profits financiers (du capital fictif) des classes dominantes, qui déforma macroscopiquement l’économie des États-Unis, notamment le taux d’épargne, devenu négatif juste avant la crise. D’où, via la sphère réelle, la catastrophe actuelle.

La fuite en avant

Le capitalisme ne peut survivre que s’il réussit à ramener toujours plus de valeur future vers le présent. C’est pour cela qu’aujourd’hui les produits financiers sont devenus le type de marchandises le plus important. Alors que la production de valeur se rétrécit, c’est la mutation du  capitalisme  vers  un  système basé sur l’anticipation de valeur future qui lui a permis de se créer de nouvelles marges de développement. Mais l’expansion de l’industrie financière se heurte de plus en plus à ses limites. La «ressource avenir»  n’est  pas  aussi  inépuisable  qu’elle  en  a  l’air.  Au  niveau  logique, l’accumulation du capital fictif par ce processus de duplication au  sein de l’industrie financière possède des particularités par rapport à l’accumulation du capital provenant de la production de valeur. L’une parmi d’autres est la durée de vie limitée de ce procédé de multiplication de capital. A l’échéance d’un titre de propriété (remboursement, terme d’une créance, etc.), la somme de capital fictif supplémentaire qu’il incarnait disparaît. Pour que  l'expansion puisse se poursuivre, le titre échu doit être remplacé par de nouveaux titres. Pour  que  la  production  de  titres  puisse  jouer  le  rôle  de  moteur  pour  relancer l’ensemble  du  fonctionnement  capitaliste,  son  débit  d’émission  doit  croître plus rapidement que la production dans les secteurs clefs de l’économie réelle  des  périodes  précédentes.  Elle  est  soumise  à  une  obligation  de  croissance exponentielle,  car  elle  doit  en  permanence  transformer  en  capital  de  la  nouvelle valeur  future tout en trouvant, sans répit, un remplacement pour  les  anticipations de  valeur  précédentes  qui  arrivent  à  échéance.  Le  fait  que  la  multiplication  de capital fictif ait explosé durant les dernières décennies était obligatoire pour un système capitaliste qui est basé sur l’anticipation de la production de valeur future. Mais plus le poids de l’avenir capitaliste, déjà consommé, pèse lourd, plus il devient difficile de maintenir en vie la dynamique de création de capital fictif. Ce qui aggrave le problème, c’est que la ponction de valeur future ne peut marcher que si les titres de propriété proposés se réfèrent à un secteur de l’économie réelle promettant des gains futurs. À l’ère de  Reagan,  ce  secteur  était  constitué  par  les bons du trésor américain (emprunts d’État) ; à l’ère de la nouvelle économie, c’étaient les start-up dans le domaine de l’Internet, et dans les années 2000, c’était l’immobilier dont les prix semblaient pouvoir grimper sans limite. Mais si de tels secteurs  prometteurs  viennent  à  manquer,  le  capitalisme  maintenu  en  vie  par  la perfusion de valeur future parvient à ses limites. Depuis la crise de 2008, l’expansion des produits financiers a pu continuer. Mais on ne voit pas clairement comment cette dynamique pourrait se poursuivre, faute (du moins à l'heure actuelle) de perspective de gains suffisants dans aucun secteur croissant de l’économie privée. Cette expansion n’est plus alimentée que par les budgets des États et des banques centrales. Afin d’éviter l’effondrement immédiat du système financier, c’est la puissance publique, traditionnellement le débiteur  le  plus  fiable,  qui  a empêché l'édifice de s'effondrer. Les  banques  centrales, non seulement proposent aux banques d’affaires des montants de crédits à des niveaux jamais atteints et à des taux d’intérêts proches de zéro, mais en plus elles se sont transformées en "bad banks", des sortes de décharges pour déchets toxiques de l’avenir capitaliste déjà consumé. Elles acceptent des titres de propriété qui ne trouvent plus preneur sur le marché comme garanties pour accorder des crédits, et en plus elles achètent, pour refinancer  la  puissance  publique,  des  emprunts  de  leurs  propres États. Il  est  clair qu’à terme on ne peut pas  enrayer un processus de crise avec de telles  mesures, on ne fait que le déplacer tout en lui attribuant une nouvelle qualité.

Effondrement du système financier ?

La mutation des banques centrales en «bad banks» est déterminante pour le futur.  Les  gardiens  monétaires  peuvent, en  rachetant  des  titres de  propriété  pourris,  maintenir momentanément  à  flot  la  création  de  capital  fictif,  mais  en  faisant cela ils créent un énorme potentiel inflationniste. Tôt ou tard, la dévalorisation du capital  fictif  va entraîner aux États-Unis comme en Europe une dévalorisation du médium argent. Mais ce qui est plus caractéristique de la situation actuelle, c’est la double politique, à première vue paradoxale, de rigueur et d’endettement. Afin d’entretenir leur crédibilité sur les marchés financiers, et de pouvoir continuer à trouver de l’argent nouveau, certains États mettent en place des programmes d’austérité pour l’avenir. Dans un premier temps, l’annonce que l’on va  faire des économies calme les  marchés  financiers, apaise l’opinion inquiète et garantit le maintien d'une bonne notation par les agences d'évaluation, ce qui permet de contracter de nouveaux crédits à des conditions favorables. Mais  évidemment  la  politique  d’austérité  proclamée  ne  reste  pas  sans conséquences. La volonté de faire des économies est mise en œuvre de manière démonstrative  sur  le  dos  de  ceux  qui  sont  considérés  comme  « inutiles  pour  le système ». Ce n’est pas pour rembourser les dettes de l’État qu’on leur enlève les dernières  miettes,  mais  pour  garder  un  peu  plus  longtemps  un  semblant  de crédibilité  face  aux  marchés  financiers,  dans  le  but  de  pouvoir  continuer  à emprunter. C’est le caractère cynique des programmes d’austérité mis en place en Irlande et dans les pays du sud de la zone Euro, notamment la Grèce. C’est uniquement pour que la zone  Euro  puisse  maintenir  encore  un  temps  le  simulacre  de  la  capacité  de rembourser  ses  dettes  que  la  majorité  des  populations  sont  poussées  dans  la misère. Pour légitimer ces programmes de paupérisation, "ils" prétendent que c'est la faute des nations qui vivent au-dessus  de leurs moyens.

L’absurdité de cet argument dépasse même son insolence. Elle renverse le problème de base auquel la société mondiale est confrontée aujourd’hui. Depuis longtemps  notre  société  vit,  quantitativement  comme  qualitativement,  loin  en dessous  des  possibilités  qu’offrirait  une  utilisation  sensée, rationnelle, du  potentiel  de production  engendré  par  le  capitalisme.  Avec une dizaine d'heures hebdomadaires  d’activité  productive  par  personne,  on  pourrait  produire  une richesse permettant une vie décente à tous les habitants de la planète, et vraiment à tous, et cela sans détruire les bases naturelles de la vie. Si cette possibilité ne s’est pas réalisée, c’est que, sous les conditions du capitalisme, les richesses matérielles ne  possèdent  de  raison  d’existence  que  si  elles  se  soumettent  au  but  de l’accumulation du capital en adoptant la forme de la richesse abstraite. Avec l’avènement de la seconde révolution industrielle, la société a atteint un tel niveau qu’elle est devenue trop productive pour le but auto-référentiel  et misérable de la valorisation de la valeur. Ce n’est que l’anticipation grandissante sur de la future valeur produite ainsi que la pré-capitalisation de valeur qui ne sera jamais produite qui ont permis pendant trois décennies de maintenir la dynamique capitaliste. Mais entretemps cette stratégie d’ajournement délirante est elle-même tombée dans une crise profonde. Ceci n’est pas une raison de se «serrer  la ceinture», ni de se complaire dans des fantaisies régressives au sujet d’un capitalisme «sain» basé sur du «travail honnête».

 

Un mouvement émancipateur contre  «l’austérité»  et  la  gestion  répressive  de  la  crise  devrait  viser  à  rompre, consciemment,  le  lien  obligatoire  entre  la  production  de  richesses  sensibles  et  la production de valeur. Il s’agit de refuser de manière offensive la question de la «viabilité  financière».  Savoir  si  des  logements  seront  construits,  des  hôpitaux entretenus, de la nourriture produite ou des lignes de chemin de fer maintenues ne peut pas dépendre du fait de savoir s’il y a assez d’argent. Le seul et unique critère doit  être  la  satisfaction  des  besoins  concrets. S’il a été décidé, par «manque d’argent»,  d’abandonner  des  ressources,  il  faut  se  les  réapproprier  et  les transformer  à  travers  une  opposition  consciente  à  la  logique  fétichiste  de  la production de marchandises. Une vie décente pour tous ne peut exister qu’au-delà de la forme de richesse abstraite. 

 

Les effets de la crise

D’abord, dans un environnement de forte incertitude, la création massive de monnaie et la fixation des taux d’intérêt juste au-dessus de zéro, d’une part, d’autre part, le creusement du déficit budgétaire (à près de 10 % du produit intérieur brut aux États-Unis) et l’accroissement démesuré de la dette publique, ont entraîné une dépréciation du dollar et une « guerre des monnaies ». Guerre monétaire gagnée (pour l’instant) par le dollar pour la raison que les États-Unis disposent d’une arme extraordinaire de destruction massive: la Fed peut faire tourner sans limite la planche à billets parce que le dollar demeure la réserve de valeur internationale (pour plus de 60%, bien avant l'euro). Ceci permet aux États-Unis d’imposer au reste du monde les termes d’une capitulation qui l’oblige non seulement à poursuivre les politiques néo-libérales, mais encore à subir le taux de change du dollar qui convient le mieux à la stratégie de domination états-unienne, y compris si cela implique une forte dépréciation des réserves de changes détenues par les autorités monétaires des autres pays, en premier lieu la Chine et le Japon.

Les pires conséquences des effets réels de la crise sont supportées par les plus pauvres dans les classes populaires, avec des dégâts énormes, y compris aux États-Unis, qui étaient encore en 2013 la première économie mondiale[3], mais avec de très mauvais indicateurs sociaux en comparaison des autres pays riches du Nord (pour l’espérance de vie, le taux de mortalité infantile, le droit à la santé, l’éducation même), et même de certains pays pauvres comme Cuba par exemple. Toutefois le monde bouge et l’hégémonie US est menacée, les BRICS et l’OSCE ont décidé de créer leur propre banque qui vient en concurrence avec la BCE et le FMI. Le pouvoir décisionnel au FMI est exclusivement états-unien ; dans la nouvelle banque, il est en proportion de la participation des états au capital. Ainsi, les pays européens, Allemagne, France, Grande Bretagne, Italie ont-ils rallié l’AIIB qui est la banque asiatique pour le développement des infrastructures, prenant ainsi aussi leurs distances avec l’hégémonie US en protégeant leurs intérêts vis-à-vis du développement de l’Asie tout en ne coupant pas les ponts avec les USA.

Au Nord, la crise du capitalisme a des effets extrêmement profonds sur la société: valeurs fondamentales, situation sociale, relations entre individus. La vie se contractualise et se judiciarise. Se généralisent les relations contractuelles codifiées par le droit. Se développent la concurrence et la compétition entre individus, structures et régions, le rejet de l'autre (immigrés, roms), la croissance d'un appareillage sécuritaire de surveillance et d'empêchement, en particulier pour les réfugiés qui meurent par milliers sur des radeaux de fortune en essayant de joindre l’eldorado européen, mais aussi pur le vulgum pecus sous le prétexte du terrorisme en essayant d’installer dans plusieurs pays, un patriot act qui fait sauter toutes les barrières de protection non seulement de la vie privée, mais aussi de la liberté de conscience. Le mal vivre se généralise, et d'abord au travail (pour ceux qui en ont…). De manière générale, il y a rupture des liens de respect, de loyauté, de solidarité, de convivialité, apparition de pathologies de la solitude. Pas facile de garder des repères moraux, d'être heureux, dans un système qui est totalement amoral et inhumain puisque sa finalité est le profit et non l'humain. Sur le plan politique, comme l'histoire l'a montré à diverses reprises, il y a risques de remontée des extrêmes droites, sous leurs diverses variantes balayant un spectre qui va des sectes, du religieux (l’intégrisme religieux sous toutes ses formes les plus meurtrières) au néo-fascisme, en passant par les dérives de la droite traditionnelle. Toutes les catégories sociales sont touchées, c’est le règne de la frustration et du mépris. Les travailleurs, qu’ils soient ouvriers manuels, conducteurs d’engins, ou qu’ils soient cadres, chercheurs, enseignants sont méprisés par le système qui les considère au mieux comme des objets qu’on peut négliger et qui n’existent qu’autant qu’ils sont compétitifs le maître mot est lâché. Cette accumulation de mépris, de négation de l’humain au travail est grosse de potentiel de révolte.

 

Enfin, il y a risque de nouvelles guerres. La guerre est un outil sans pareil de destruction de capital. Et on peut aussi citer, parmi les principales causes de tension, la puissance déclinante et le surarmement des USA face au déplacement du centre de gravité mondial vers de nouvelles puissances, les problèmes accumulés au Moyen Orient (pétrole, Israël, Iran, Syrie, Lybie…), et à moyen terme les conséquences du réchauffement global et de la finitude du stock de matières premières. 

Au Sud, d’abord, l’aggravation des transferts vers le Nord, via les différents canaux que l’on connaît : rapatriements de bénéfices sur investissements directs ou de portefeuille, remboursement de la dette externe, transformation de réserves de changes en crédits (aussitôt accordés aux États-Unis), mais aussi échange inégal, fuites de capitaux, etc. Et ces transferts vers le Nord vont encore devoir s’accélérer à l’avenir pour tenter de financer le sauvetage du système capitaliste central – sachant que l’hégémonie états-unienne dispose encore pour quelques temps de la devise-clé du système financier international et de l’arsenal militaire qui va avec, pour imposer ce drainage de capitaux du reste du monde. Les États-Unis ont jusqu’à présent pu l’imposer à tous – à leurs partenaires impérialistes comme à leurs rivaux potentiels (à la Chine surtout) –, mais pour combien de temps encore ? La Chine et le Japon, deuxième et troisième économies mondiales (et maintenant première pour la Chine) commercent déjà en leurs monnaies propres.

Le secteur agricole compte pour beaucoup dans la plupart des économies du Sud. Mais les dysfonctionnements et les paradoxes de ce secteur sont gravissimes : trois milliards de personnes souffrent en effet de la faim ou de carences alimentaires, alors que les productions agricoles excèdent largement (au moins de 50 %) les besoins alimentaires (il y a crise de surproduction là aussi). Les trois quarts de ces personnes sont d’ailleurs elles-mêmes des paysans. L’extension des surfaces mises en culture au niveau mondial s’accompagne du recul des populations paysannes par rapport à celles des villes, absorbant les flux d’exode rural. Une proportion croissante de terres est cultivée par des transnationales qui ne destinent plus leurs productions à la consommation, mais à des débouchés industriels ou énergétiques. Dans la plupart des pays du Sud qui se trouvent exclus des bénéfices de la « mondialisation », un dynamisme (relatif) des exportations agricoles dérivés de cultures commerciales de rente coexiste avec des importations de biens alimentaires de base.

Mais au-delà, les conditions paraissent réunies pour qu’une conséquence majeure de la crise soit l’accentuation de la confrontation Nord-Sud – malgré les cooptations du G20. Confrontation Nord-Sud dans un monde où les niveaux de contradictions se complexifient : contradictions entre les classes dirigeantes et leurs classes dominées, contradictions entre les différentes classes dirigeantes qui dirigent les États, contradictions entre les pays du Sud eux-mêmes… ; mais avec une prédominance relative actuellement des contradictions entre classes dirigeantes, en lien avec la montée des pays dits émergents.

La voie interne choisie par une large majorité de ces classes dirigeantes est la voie capitaliste, ou l’une des variantes de la voie capitaliste. Mais, non seulement cette voie n’a pas d’issue, car la résolution des contradictions produites par le capitalisme est absolument impossible au Sud, mais encore elle est amenée à entrer en conflit avec les puissances impérialistes du Nord.

L’un des risques qui pèse donc sur les luttes populaires au Sud est de voir leurs résistances confisquées, neutralisées, transformées en forces pro-systémiques par les classes dirigeantes ; alors même que ces classes dirigeantes du Sud, surtout celles dont la stratégie est la plus cohérente et conséquente (comme en Chine) ne parviendront probablement pas à avancer sans transformations politiques internes allant dans le sens d’une modification du rapport de forces en faveur des classes populaires. Et cela vaut bien sûr pour l’Amérique latine, au Venezuela par exemple.

Cette partie ci-dessus est à reprendre au vu des modifications dans le système financier mondial depuis 2012

 Les politiques anticrise

On a vu se déployer à travers le monde un engagement commun spontané des gouvernements et des banques centrales en faveur de mesures d’urgence destinées à requinquer leurs systèmes financiers nationaux. La politique anticrise des néo-libéraux a d’abord consisté à coordonner les actions des Banques centrales pour injecter des liquidités sur le marché interbancaire par création de monnaie « primaire », offrir des lignes de crédit spéciales aux banques et réduire les taux d’intérêt. L’objectif était véritablement d’éviter l’effondrement total du système, et aussi de limiter la dévalorisation du capital fictif en freinant la chute des marchés, mais cela n’a résolu aucune des contradictions fondamentales du système. Un point tournant a été, comme on le sait, la non-intervention des autorités monétaires – néo-libéralisme oblige – lors de la faillite de Lehman Brothers à la mi-septembre 2008. D’évidence, les implications de cet immobilisme, en termes de démultiplication des risques de déstabilisation de tout le système, y compris via la dette d’État, n’avaient pas été mesurées. D’où, en quelques heures, un changement de cap à 180° du Trésor et de la Banque centrale : plusieurs établissements financiers en péril (comme l’assureur AIG) ont été nationalisés puis la Fed a ouvert des lignes de crédits aux oligopoles du  G15 à des taux d’intérêt quasi nuls, les a aidés dans les montages de rachat de groupes en faillite et les a recapitalisé. Ce faisant, il a soutenu très lourdement le processus d’hyper-centralisation du pouvoir des oligopoles financiers dans des structures de propriété du capital toujours plus concentrées (Lehman Brothers a été repris par Citigroup, Merryll Lynch par Bank of America, la caisse d’épargne Washington Mutual par Morgan Stanley…) ; une structure de « défaisance » a été créée pour apporter la garantie de l’État à des titres « toxiques » ; et, mesure cruciale, la Fed a étendu en octobre 2008 son dispositif de swap lines (ou « arrangements réciproques temporaires sur devises ») aux Banques centrales du centre et des grands pays du Sud, les rendant quasi « illimitées »…Puis ce furent les plans Paulson 1 et 2 et les plans de soutien généralisé de l’économie (dont General Motors), avec, au passage, des recapitalisations de la Fed, à bout de souffle. Puis, début 2011, la Fed a prévenu le Trésor qu’elle ne continuera pas à financer les déficits publics, qu’il fallait revenir à la rigueur, qu’il fallait augmenter les taux d’intérêt. Avec ici deux risques majeurs : aux États-Unis, que le fardeau de la dette publique s’alourdisse encore ; et pour le reste du monde : que les flux de capitaux repartent financer les déficits états-uniens, et leur permettre de nouveau de vivre au-dessus de leurs moyens.

Ne jurant hier encore que par le marché, gouvernements et banques centrales sont intervenus massivement à coup de teramilliards[4] de dollars de fonds publics, notamment pour acquérir sur une base temporaire une partie du capital de grandes banques, de compagnies d’assurance et d’autres établissements privés, le temps d’en assurer le sauvetage aux frais de la collectivité et de jeter les bases d’un retour intégral à l’initiative privée rentable, par conséquent à l’anarchie qui en est le fondement et aux crises à venir qui ne pourront qu’en découler. Si cette intervention de l’État n’a rien de la « socialisation » que certains ont voulu y voir, elle met clairement en évidence l’impasse à laquelle le système capitaliste mène lorsqu’il est livré à lui-même, et l’obligation qui s’impose à lui de chercher la voie de sortie de cette impasse à l’extérieur du cadre de l’initiative privée. La crise majeure actuelle met éminemment en relief les limites du système, l’incompatibilité, comme le disait Marx, entre le caractère de plus en plus social des moyens de production et le caractère de plus en plus privé et concentré de leur propriété.

Face à cela, une partie – minoritaire, mais significative – des courants libéraux continue à se radicaliser, en direction de thèses ultra-libérales inspirées par Hayek, Mises ou Rothbard. Leurs analyses de la crise sont fondées sur une foi réaffirmée dans le caractère automatique des rééquilibrages des marchés –la fameuse main invisible-. Évidemment, ces thèses sont gênantes pour les néo-libéraux, dans la mesure où elles défendent l’idée que la crise viendrait d’un excès d’interventionnisme et que l’État n’a pas à sauver les banques et les firmes en difficulté. Ce qu’il faudrait faire, selon eux, ce serait en finir avec les réglementations étatiques qui limitent la liberté des agents sur les marchés. Exemple : alors que les politiques publiques du logement prétendaient que les citoyens pouvaient tous accéder à la propriété immobilière, les marchés (qui eux ne sont pas « populistes ») ont démontré que non. Ces ultra-libéraux sont donc contre tout plan anticrise, et en particulier contre toute régulation des taux d’intérêt par la Banque centrale. Les plus extrémistes vont jusqu’à réclamer la suppression pure et simple des institutions étatiques, y compris de l’armée, ainsi qu’une privatisation de la monnaie. Bien sûr, ils sont conscients que ces mesures pousseraient le capitalisme vers le chaos, mais ils pensent que, grâce aux mécanismes de marché, ce chaos serait bénéfique au capital et que le capitalisme se reconstituerait plus vite et mieux que par des interventions étatiques, en forme d’aides publiques artificielles à des entreprises qui sont de toute façon condamnées à la faillite.

Marx ou Keynes ?

Qu'en est-il des positions réformistes? Avec l'enfoncement dans la crise, Keynes  a retrouvé un regain de popularité. Mais il est clair que les politiques anticrise ne sont pas keynésiennes. Si des mesures « keynésiennes » sont perceptibles – dès le plan G.W. Bush de 2008 d’ailleurs (avec les rétrocessions d’une partie des impôts, par exemple) et, surtout, avec le programme de B. Obama (avec des travaux d’infrastructures, etc.) –, la prédominance va encore nettement au néo-libéralisme pour sauver le maximum de capital fictif suraccumulé. La conversion d’urgence de plans de sauvetage du capital en un interventionnisme d’États actionnés de façon parfaitement anti-démocratique par les gouvernements du Nord ne peut faire illusion. Les politiques anticrise et leurs initiateurs ne se sont pas extraits des dogmes de l’orthodoxie. La Fed et les autres Banques centrales du Nord continuent à créer de la monnaie primaire massivement. Mais cette politique monétaire d'apparence « keynésienne », a, en réalité, sombré dans une « trappe à liquidité », où la stratégie de baisse des taux d’intérêt réels s’est révélée incapable de redresser l’efficacité marginale du capital et de transférer du capital monétaire de la sphère financière vers la sphère productive. De là, la préoccupation actuelle aux États-Unis, depuis le début de l’année 2011, qui est l’endettement de l’État : du Trésor, de l’État fédéral, mais également des États fédérés et des collectivités locales. La Fed a récemment durci les plans d’ajustement budgétaire ; en clair, exactement le contraire de ce que préconisait Keynes, c’est-à-dire « faire le ménage » : résorber le déficit en augmentant les impôts et en réduisant les dépenses, par les baisses du nombre des fonctionnaires et de leurs rémunérations ; soit reporter le fardeau sur les travailleurs – y compris via la santé, les retraites, etc. Idem pour nous, en Europe.

Il n’y a donc pas de retour à des politiques « keynésiennes », ni aux États-Unis ni en Europe, et la conception dominante de l’État reste celle d’un État néo-libéral, au service du capital, tout particulièrement pour le système du crédit. Et quand bien même il y aurait - ce qui est fort improbable - un « retour à Keynes », on se heurterait à des problèmes. Et d’abord à des problèmes théoriques. Il n’y a pas chez Keynes de théorie « générale » de la crise ; il y a de nombreux éléments théoriques éparpillés, partiels, parfois opposés et qui ont souvent donné lieu à des confusions et des malentendus de la part de certains commentateurs ou de ses propres disciples – à commencer par le concept, complexe, de « demande effective » (qu’il faut plutôt comprendre comme une offre en tant que valeur anticipée des ventes). Keynes a surtout cherché une stratégie de sortie de crise pour tenter de sauver le capitalisme, en trouvant le secret d’un « capitalisme sans crise », régulé, où la solution est la création d’une demande effective à travers un facteur exogène, l’État, dont l’intervention pourrait, dans les phases de contraction des cycles, minimiser l’impact des crises. Il avait compris, comme d’autres, que le cours de l’histoire allait dans le sens d’un dépassement du capitalisme. Mais sa théorie est confrontée à des difficultés dans le traitement de la monnaie en général, et du système financier en particulier.

Ces limites de Keynes (par rapport à Marx) pour comprendre la crise ont été perçues par certains keynésiens dont Joan Robinson : « La théorie keynésienne élabore nombre de raffinements et de complications négligés par Marx, mais on trouve l’essentiel dans l’analyse de Marx de l’investissement comme “un achat sans vente” et de l’épargne comme “une vente sans achat” ». Ce à quoi Keynes avait rétorqué, à Joan Robinson qui tentait de le rapprocher de Marx dans un essai publié en 1942 : il était vain de « vouloir donner un sens à ce qui n’en a pas ». Mais c’est surtout la propriété fondamentale de la monnaie de fonctionner comme capital, analysée par Marx, qui ne figure pas de façon développée, ni même claire, chez Keynes – et moins encore évidemment dans la théorie quantitative de l’orthodoxie.

Cette analyse limitée du système de crédit chez Keynes, et le manque de différenciation entre monnaie étatique et monnaie de crédit, l’ont conduit logiquement – mais abusivement – à attribuer trop d’importance à la monnaie, mais surtout une responsabilité excessive à l’État dans la détermination des taux d’intérêt. Selon lui, la Banque centrale pousse le taux d’intérêt à la baisse grâce à l’essor de l’offre de monnaie, par le biais de la création « primaire » de monnaie, pour stimuler l’investissement dans les actifs où l’efficacité marginale du capital est plus élevée – et ce, jusqu’à ce que, in fine, disparaissent ce qu’il appelle les « aspects choquants du capitalisme » (le chômage, les inégalités…). Or on sait que la politique monétaire mise en œuvre par les Banques centrales, dont les objectifs sont la stabilisation de la monnaie et la lutte contre l’inflation, a complètement renversé le processus par lequel le taux d’intérêt est déterminé sur le marché. Elles utilisent le taux d’intérêt comme instrument principal, avec des effets financiers et réels sur toute l’économie. Et nous savons que le taux d’intérêt de la Banque centrale est surtout influencé par les taux fixés par les grands oligopoles financiers sur chacun des segments de marchés sur lesquels ils se comportent en position dominante. D’où des problèmes ou des illusions politiques véhiculés par la conception de l’État chez Keynes: la croyance keynésienne en une capacité toute-puissante de l’État, très différente de l'analyse de Marx. Car, malgré les limites de la théorie marxienne de l’État, même là, Marx est supérieur à Keynes.

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’État n’est-il pas tenu par le capital, à travers la dette publique, par exemple ? La création monétaire n’est-elle pas essentiellement d’origine privée ? Le taux d’intérêt de la Fed ne dépend-il pas dans une large mesure de ceux fixés par les oligopoles ? La Fed elle-même n’est-elle pas largement pénétrée par les intérêts privés des oligopoles ? L’État n’alloue-t-il pas les contrats militaires à des firmes qui sont contrôlées par la finance ? L’État néo-libéral n’est-il pas d’autant plus actif qu’il est soumis à la haute finance ? En bref, l’État keynésien est une fiction ! Et son « réformisme » ne fait que répandre des illusions, et de faux espoirs.

Et maintenant, la fin du dollar ?

46 millions d’états-uniens contraints à la soupe populaire en 2013 contre 18 millions il y a 10 ans. Environ 90 millions d’états-uniens hors du marché de l’emploi ; 6 937 600 de personnes, soit 2,9% de la population sous contrôle judiciaire,  (plus qu’il n’y en a jamais eu en URSS aux pires moments, 2.528.146 en 1950 tout compris, soit  - environ 1,33% - de la population) dont 2,2 millions incarcérés dont 92588 mineurs (2007).

Bref les USA font face à une crise majeure avec des infrastructures obsolètes et une pollution extrême qui entraîne des catastrophes naturelles à répétition.

On estime que la fin du dollar comme monnaie internationale exposerait les Etats-Unis à  un crash d’environ 100.000 milliards de dollars, or c’est un scénario plausible, l’échéance en étant visible à l’horizon, les conséquences à estimer mais pouvant prendre des formes extrêmes comme la guerre ou la déstabilisation générale.

La FED peut toujours imprimer autant de billets qu’elle veut, encore faut-il qu’ils trouvent à s’utiliser. Le taux de circulation de la monnaie US est inférieur aujourd’hui à ce qu’il était durant la grande crise des années 30 du siècle dernier.

Aujourd’hui 56 milliards de dollars supportent 4300 milliards de dettes, soit un rapport de 76 fois contre 23 en 2008. Lors de la dépression des années 1930, la capitalisation du marché d’action était environ 83% du PIB, elle est aujourd’hui de 200 % avec 700 téra-milliards de dérivés, soit 10 fois le PIB mondial comme noté ci-avant, il est impensable que tout se passe bien. Les BRICS et l’OSC l’ont pressenti, la situation en Ukraine est étroitement liée à la création de la nouvelle banque mondiale créée.

La fin du dollar comme monnaie mondiale marque la fin des USA comme super puissance hégémonique et super-puissance, d’autant plus avec l’émergence de la Chine au titre de première économie mondiale. Des bouleversements géopolitiques, certes souhaitables, mais gravissimes sont à craindre. La crise de 2008 n’était qu’un apéritif sucré à côté de ce qui nous attend.

La question à se poser c’est dans quelle mesure le Chine et la Russie vont considérer qu’ils ont intérêt à ce que cette crise prenne des formes extrêmes.

Conclusion

La probabilité d’aggravation de la crise actuelle, en tant que crise systémique du capital, est aujourd’hui extrêmement élevée, toutes les conditions sont réunies pour que cela arrive. La finance en est récemment arrivée aux CDO3, où l'unité de mesure est le téra dollar. On a vu que ce processus de gonflement a des limites. Le bon sens nous souffle que le capitalisme va droit dans le mur et court vers son effondrement. Peut être... Mais ce serait oublier que, au cours de l’histoire, spécialement depuis la grande dépression des années 1930, le capital a su se forger des institutions et des instruments d’intervention publique, liés pour l’essentiel aux politiques des Banques centrales et des Etats, permettant de «gérer» les crises, dans une certaine mesure, et d’amortir leurs effets les plus dévastateurs, au moins au Nord, au centre du système mondial. La période actuelle pourrait être le début d'un processus de longue période d’effondrement du stade actuel du capitalisme, oligopolistique et financiarisé. Si le problème structurel pour la survie du capitalisme est bien celui d’une pression à la baisse du taux de profit, et si la financiarisation n’est pas une solution durable pour lui, la seule chose que ce système offrira, jusqu’à son agonie, c’est l’aggravation de l’exploitation du travail. Car le capital fictif exige d’être rémunéré, et il obtient sa rémunération par le transfert d’excédent du capital productif et par une pression incessante à l’accroissement de l’exploitation de la force de travail. Pour parvenir à relancer un cycle d’expansion au centre du système mondial, la crise que nous vivons actuellement devrait détruire des montants absolument gigantesques de capital fictif, largement parasitaire. Les contradictions du système capitaliste mondial sont désormais devenues si profondes et si difficiles à résoudre qu’une telle dévalorisation risquerait de le pousser vers un effondrement. Le recours ultime, la guerre, semble difficile dans le contexte actuel où le rapport des forces se transforme rapidement, mais on ne peut l'exclure.

L'heure est aux luttes, au rassemblement et aux propositions. Parmi les questions les plus difficiles à traiter, il y a celles relatives à la monnaie et à la finance. Celles relatives à la composante externe de la politique monétaire (aux systèmes de change, avec un débat à ouvrir sur la question de la sortie de l’euro, sur sa pertinence ou non, sur sa faisabilité ou non, pour se réapproprier les marges de manœuvre, monnaie commune vs monnaie unique ; monnaie commune mondiale ou régionales ?) ou à propos de la composante interne de cette politique (quel contrôle politique de la Banque ?). Celles du financement de l’économie (comment réglementer les oligopoles financiers ? ou mieux : comment les nationaliser et les contrôler démocratiquement ?). Celles du contrôle du capital étranger, en lien avec la balance des paiements. Celles de stratégies communes face à la dette extérieure. Celles de la construction de régionalisations alternatives (avec nationalisations continentales, pour rompre avec la logique du système et répondre aux besoins sociaux des peuples – ce qui devrait être en réalité l’objectif même de la science économique –). Celles, enfin, des nouvelles formes de planification dans les transitions socialistes en cours ou à venir – sous l’angle de la théorie (jusqu’à la suppression de la monnaie ?), mais surtout de la participation démocratique des peuples à tous les processus de décision concernant leur devenir collectif.

 

 

 

[1] J’utilise ici à dessein  les termes même des idéologues et journalistes du capital, mais en y mettant les guillemets. La bataille sémantique n’est pas vaine, parler d’industrie financière tend à brouiller les esprits par rapport au caractère pervers de la finance, en la mettant sur le même plan que la création réelle de marchandises à valeur d’usage. En système capitaliste, la valeur d’usage de la finance, c’est la finance elle-même.

[2] http://www.les-crises.fr/produits-derives/

[3] En 2014, la Chine vient de devenir la première économie mondiale, ce qui ne saurait être sans conséquences.

[4] teramilliard = 1012 ou encore 1.000.000.000.000, c'est-à-dire mille milliards, ou un billion.

Troisième partie

 

Quand les usines tourneront toutes seules

Nous assistons à l'émergence de nouvelles forces productives matérielles dont les conséquences sur l'organisation de notre société seront décisives pour notre avenir, et engagent celui de nos enfants et petits-enfants. La prégnance de notre action sur la nature est telle aujourd'hui que pour la première fois dans son histoire, une société en est à poser consciemment des problèmes qui engagent l'avenir pour des centaines de générations à venir.

L'avenir dépend de la façon dont nous gérerons cette situation:

- Soit une société basée sur la propriété privée des moyens d'action sur la nature et la société par quelques-uns. Alors le critère essentiel en est quoi qu'on fasse ou dise, le profit immédiat pour les individus ou groupes d'individus propriétaires des moyens de production et d'action ; c'est le capitalisme.

- Soit une société dont l'objectif majeur est l'intérêt de la communauté humaine et sa pérennisation, c'est, par étymologie,  le communisme.

 Telle est la mesure de l'enjeu. Dans ce contexte, c’est l’activité scientifique et technologique dans son ensemble qui devient la force productive matérielle essentielle.

 

C’est là l’objectivation forte du communisme en tant qu’il signifie intérêt commun.

La science force productive directe

On peut considérer que, pour l’essentiel du moins, les forces productives matérielles sont suffisamment développées pour répondre aux besoins matériels de l’humanité. L’ordre du jour historique qui se dessine, c’est, outre la maîtrise publique, commune de ces dites forces, le développement de la force productive humaine en ce qu’elle est productive de rapports sociaux nouveaux et d’un développement sans précédent des individus, des citoyens. C’est l’humanité considérée dans son ensemble, dans sa communauté et sa diversité. « Le libre développement de chacun étant la condition du libre développement de tous » selon la célèbre formule du Manifeste Communiste.  Dans ce contexte, si on veut bien considérer que les problèmes auxquels va de plus en plus être confrontée l’humanité sont d’ordre global, concernant l’ensemble des humains, qu’ils acquièrent de plus en plus des dimensions qui dépassent le simple intérêt d’individus ou de groupes, accédant aux temps longs de l’humanité, alors  le rôle de la science devient central dans l’activité productive humaine, que ce soit pour régler les problèmes énergétiques ou écologiques… Les événements récents du Japon de mars 2011 montrent que le choix et la maîtrise de l’énergie nucléaire, et les problèmes de sécurité que cela induit, ne peut être laissée à la seule loi du profit privé. De même, a contrario, la catastrophe de Tchernobyl en 1986 ou, pourtant le profit privé n’était pas en cause, montre la nécessité d’une maîtrise commune démocratique de ces technologies qui, si elles sont susceptibles de libérer l’humanité des contraintes énergétiques pour des dizaines de siècles sont aussi porteuses de dangers qui s’expriment à la même échelle[1]. Seule une activité scientifique soutenue, largement ouverte sur la société peut permettre de maîtriser les problèmes soulevés par le développement des forces productives. La question écologique ne peut faire l’économie ni du développement scientifique ni de celui du dépassement du capitalisme au sens où nous l'entendons ci-après.

Dépassement

Le dépassement du capitalisme est à l’ordre du jour, il doit consister en une démarche irréversible. Sur le fond ce dépassement doit créer une société qui rende impossible le retour au capitalisme, contrairement à ce qui s’est fait à l’est de l’Europe. C’est bien ce qui s’est produit avec la révolution bourgeoise, même si des formes monarchiques peuvent subsister (comme en Grande Bretagne par exemple) ou réapparaître. Ce qui fonde la société, la façon dont les marchandises sont produites et échangées, ne permettrait pas un retour à l’ancien régime, au-delà, des formes du pouvoir.

Ce qui caractérise les sociétés humaines c’est la façon dont les produits de l’activité humaine y sont produits, partagés ou échangés. C’est du travail des hommes qu’il faut partir pour comprendre les logiques internes des sociétés.

Les expériences socialistes européennes du XXe siècle ont échoué, elles ont été battues dans la guerre froide, et les tentatives actuelles sont fragiles. A aucun moment, elles n’ont, au sens du développement des forces productives et des rapports de production ainsi induits, dépassé le capitalisme[2].

Le capitalisme a dépassé l’ancien système féodal grâce à la révolution industrielle qui a cassé le mode de production et donc d’organisation de la société basé sur la terre. Ce nouveau mode a nécessité la libération de la force de travail pour pouvoir créer un marché sur lequel le prolétaire puisse aller vendre cette force. Le prolétaire moderne "coûte moins cher" toutes proportions gardées au capitaliste qui l'exploite que ne coûtait le serf, ou l'esclave. Le capitaliste n'a pas la "responsabilité" de la vie du prolétaire. Le capitaliste achète de la force de travail sur un marché quand il en a besoin, la rejette quand il n'en a plus besoin, comme il le fait pour les machines ou la matière première, alors que le seigneur ou le maître ont la responsabilité de l'esclave ou du serf et de son foyer, femme et enfants.

Aujourd’hui, le travail change de nature, la révolution industrielle est, dans nos pays, pour l’essentiel, terminée, les forces productives matérielles passent du travail de la matière palpable au travail de conception, d’organisation et de service[3]. Le prolétariat se diversifie, il s’identifie, pour l'essentiel, au salariat[4]. C'est dans la composition organique du capital que se trouve la contradiction fondamentale, dans la dynamique de l'exploitation elle même. En effet, la logique du mode de production capitaliste consiste à réduire sans cesse le rôle du travail vivant dans la composition du capital en accumulant tant et plus de capital constant. Dans la mesure où toute valeur est déterminée par le temps de travail vivant, c'est le principe même qui régit le système qui est mis en cause. Dans la composition du capital, le temps de travail tend à jouer un rôle de plus en plus négligeable par rapport à l'ensemble du capital matériel, (ou capital fixe), c'est ce qui s'exprime sous une autre forme dans la baisse tendancielle du taux de profit comme nous l’avons noté ci-dessus.

Mesurer alors la valeur en temps de travail social revient à mesurer l’éternité en secondes !

Si « L’histoire de l’humanité c’est celle de ses forces productives » alors l’objectivation forte du communisme tient au développement des dites forces.

Le rapport de l’humanité à la nature est en train de changer, la prise en compte de la globalité des situations est en route. La mondialisation capitaliste, la puissance des forces productives fait que les actions humaines concernent maintenant l’ensemble de l’humanité. Le sort des uns dépend de celui des autres. C’est pourquoi on ne peut poser le problème de la gestion rationnelle des ressources de la planète dans le cadre du capitalisme.

On est ainsi passés du socialisme possible au communisme nécessaire. Le problème majeur qui est aujourd'hui posé est celui de savoir ce qu'il convient de faire, comment, pour qui et pourquoi. La perception et la conscience en sont encore occultées par le poids du passé certes, les reculs momentanés et les incompréhensions, les remises en cause qu'ils induisent, mais surtout par l'idéologie de la classe qui domine, la bourgeoisie, qui fait passer ses intérêts immédiats avant ceux, immédiats et à plus long terme, de l'ensemble de la collectivité humaine. Le problème est que cette classe, quel que soit son égoïsme, quelle que soit sa puissance est confrontée, parce qu'elle est constituée d'individus, aux mêmes problèmes qui se posent désormais en termes de survie de l'humanité. Il y a là sans aucun doute un réservoir d'alliés potentiels pour le mouvement révolutionnaire.

 

Quand le travail sera devenu le premier besoin social de l’homme

Dans cette citation de K. Marx, il convient là de bien comprendre qu’il s’agit d’une conception subvertie du mot « travail » au sens ou aujourd’hui on l’entend. D’ailleurs, peut-être faut-il employer un autre mot. Activité ou autre… ?

Il y a un phénomène qui illustre bien cet aspect de travail « premier besoin social de l’homme », c’est tout le travail gratuit qui existe dans nos sociétés. Tant le travail des retraités qui, pour l’essentiel échappe à la circulation marchande au grand dam du capital, que celui des associations[5].

Le travail au sens où nous le connaissons n’a pas toujours existé, le mot nous vient d’un instrument de torture romain, le tripalium, (trois pieux !) qu’on retrouvait il n’y a pas si longtemps dans nos campagnes comme instrument de contention pour le vêlement des bovins et autres dans nos campagnes.

 Le but de la production capitaliste est le profit, pas la satisfaction des besoins, c’est fondamental. Henry Ford déclarait: "je ne fais pas des voitures, je fais de l'argent". La course aux profits ne connaît pas de limite. Il n’en est pas de même de la satisfaction des besoins. A courir après toujours plus de profits dans un monde fini, on en atteint un jour ou l’autre les limites. Bien sûr pour vendre un produit et donc le faire entrer dans le cycle de la marchandise, il faut qu’il ait une valeur d’usage, c’est ce qui va lui donner la capacité d’être échangé. La valeur d’échange est potentialisée par celle d’usage. Cela signifie que le produit doit répondre à un besoin dont la satisfaction est précisément l’usage de la marchandise considérée. Mais comme le but est de faire du profit et non la satisfaction des besoins, le capitalisme crée des besoins pour vendre les marchandises qu’il sait produire[6]. C'est une économie de l'offre. Pour vendre, il faut susciter le besoin et proposer tant et plus de produits, d'où la grande distribution. La grande distribution appelant la grande production, il lui faut les ressources en matières premières et en énergie correspondantes[7], d’où aussi l’aspect gaspillage massif de ce mode de production et son impact sur l’écosystème. C'est pourquoi, il faut sans doute renverser la problématique de prévision des besoins en énergie ou matières premières. La méthode classique consiste à extrapoler ce qui existe et les tendances qui se sont manifestées sur le dernier siècle par exemple et à les prolonger sur les décennies à venir. Au lieu de cela qui consiste en fait à entériner le mode de développement capitaliste, il serait plus judicieux de se baser sur les besoins réels des populations[8].

Dans la phase financière du capitalisme, on a une illustration caricaturale de cette situation. Ce qui est vrai pour le capital productif l’est plus encore pour sa traduction financière, et ce d’autant plus qu’une bonne partie du capital financier est fictif comme on l'a vu dans la deuxième partie. L’infinitude des profits, la voracité sans limite de ceux-ci, est ici telle qu’elle n’a AUCUNE contre-partie matérielle, elle est totalement virtuelle et comme telle génère une crise majeure bien réelle.

Un mode de production et d’échanges basé sur la réponse aux besoins serait nécessairement une société économe en ressources naturelles, ne serait-ce que parce que cette économie est un besoin social. Ce qui alors est intéressant c’est le résultat de la production en tant qu’elle répond aux besoins individuels et sociaux et non la production pour elle-même. L’économie de ressources[9] étant un de ces besoins, majeur s’il en est car lié à la pérennisation de l’espèce, du moins à l’échelle de l’espèce humaine, ce que le capitalisme, fut-il vert[10], ne peut intégrer. La question qui reste en suspend c’est de savoir comment s’expriment ces besoins. Les sociétés pré-capitalistes y répondaient par le marché originel, à savoir la mise en présence du producteur et du consommateur potentiel. La société capitaliste a totalement perverti ce type de marché dont il ne reste guère que quelques représentants sur les places des marchés de nos villages ou au cœur des villes, ou encore sur les marchés de ce qu’on appelle le tiers monde.

La production serait alors commandée par la demande, mais pas par une demande suscitée.

Le travail comme abstraction

« Dans le langage courant, on parle de travail intellectuel, de travail physique, de travail scientifique, artistique, etc... Les physiciens et les ingénieurs s’intéressent, quant à eux, au travail mécanique, c'est-à-dire au travail effectué par une force. Cette notion est en partie liée à la notion commune d’effort musculaire qu’il faut fournir pour déplacer le point d’application d’une force. »

Voici ce qu’on peut lire dans tout livre élémentaire de mécanique, W=F x d, c’est-à-dire, travail = force que multiplie déplacement. Il en est du travail comme de beaucoup d’autres choses, il ne faut pas confondre le concept et les réalisations (avatars) du concept. Ainsi l’automobile est elle un concept, alors qu’il y a beaucoup d’automobiles différentes, et on est pourtant fondé à parler de l’automobile en tant que telle et en tant que fait social.

Le travail nécessite du temps pour être effectué, et de l’énergie. Dans la formule ci-dessus, le déplacement d se fait en un certain temps, et F nécessite une dépense d’énergie. C’est ce qui fonde chez les économistes comme Adam Smith, Ricardo et Marx l’idée de mesurer la valeur d’une marchandise en temps de travail. En effet, le prolétaire au travail exerce bien sa force (fut-elle intellectuelle) durant un certain temps, celui qu’il a vendu au capitaliste. Mais le temps de travail du boucher-charcutier n’a pas grand chose à voir semble-t-il avec celui du fraiseur-outilleur ou de l’ingénieur de bureau d’étude.

L’autre aspect abstrait du travail considéré en tant que tel, est un aspect de nature statistique. En économie politique, on ne se pose pas la question du travail concret de telle ou telle personne, mais on parle du travail en général, d’où le concept de temps de travail social moyen qui fournit alors l’aune à laquelle se mesure tout travail. Mesurés en temps de travail social moyen, la seule chose qui différencie le travail du boucher-charcutier de celui du fraiseur outilleur ou de l’ingénieur de bureau d’étude, voire du chercheur, c’est le temps passé à la réalisation de la marchandise.

C’est ce double aspect abstrait du travail qui lui confère non seulement la propriété de créer la valeur, mais aussi de pouvoir parler de la valeur d’une marchandise en temps de travail (c’est-à-dire en temps de travail social moyen) pour la réaliser.

Le travail abstrait, cœur du rapport social du capital

Le capital ne s’intéresse exclusivement qu’à cet aspect abstrait du travail. Le marché capitaliste est indifférent à ce qu’est la marchandise ; poids, volume, esthétique, goûts et couleurs n’ont d’intérêt qu’en tant qu’ils permettent de vendre la marchandise. Le capitaliste ne s’intéresse qu’à la valeur de sa marchandise, c’est-à-dire in fine qu’à la quantité de travail abstrait qu’elle représente, c’est-à-dire encore au temps de travail social moyen qui a été nécessaire pour la produire.

Le travailleur, l’homme ou la femme (ou l’enfant…) qui sont les acteurs concrets, eux, de ce travail concret n’intéressent le capitaliste qu’en tant que producteurs de plus-value, le reste est laissé aux congrégations religieuses, à la social-démocratie[11], ou de façon plus moderne aux ONG et restos du cœur. Il faut assurer la paix sociale afin de réaliser le profit dans les meilleures conditions.

Le mode de production capitaliste, une société inhumaine

Cette abstraction du rapport est le noyau dur de la déshumanisation du capitalisme. Seul compte le travail abstrait, peu importe qui a fait ce travail, ni où ni comment et peu importe que la réalisation dudit travail ait nécessité de ravager la nature, dégradé les ressources naturelles, aliéné ou mutilé des femmes, des hommes, ou des enfants,[12] seul le profit immédiat compte sous peine de disparaître au nom de la concurrence. De ce point de vue, l’argument écologique peut lui-même être source de profits et … de dégradation accélérée des ressources naturelles[13].

Ce rapport à l’abstraction fait du système capitaliste un système de nature « mécaniste », les individus n’y comptent que comme unité de production et de consommation, la loi du marché, la fameuse main invisible, est souveraine et tout doit plier devant elle. C’est ce que signifie le terme de réification (ou encore fétichisation), on pourrait créer le néologisme "chosification" de la marchandise[14]. Tout dans ce système est subordonné au rapport marchand in abstracto peu importent les conséquences humaines[15].

Cette vision « localiste » a ses limites. Tant que l’activité des hommes sur la nature restait très locale, il n’y avait pas trop de problèmes, certains ont même pu penser qu’en optimisant localement, individuellement, on obtiendrait par addition des optima locaux, un optimum global. Les mathématiciens savent que ce n’est vrai que dans des circonstances bien précises (convexité) qui ne sont presque jamais réalisées au niveau global et qu’on ne peut développer ici, ce qui rend caduque une des théories les plus prisée des gestionnaires du capitalisme, la théorie marginaliste.

Par contre, le développement impétueux des moyens d’action sur la nature, des forces productives en termes marxistes, fait que les activités humaines ont maintenant de plus en plus des conséquences globales, à la fois individuellement, mais aussi à l’échelle de tout le mode de production. La modification du climat, la dispersion dans l’atmosphère et dans les océans, les fleuves ou les terres de molécules rares à l’état naturel, la modification des environnements électromagnétique  ne peuvent être séparés de l’activité productive humaine.

Il y a, de façon subliminale dans la pensée capitaliste, cette idée que les ressources naturelles sont infinies. En effet, la soif de profit est infinie, elle n’a pas de limite, ce qui suppose que ce qui est susceptible de produire les dits profits n’a pas non plus de limite, et donc les ressources qui y sont associées non plus. Ce qui donne un caractère gaspilleur intrinsèque à ce système. Or si la soif de profits est infinie, le monde dans lequel nous vivons est, lui, fini.

Comme nous l'avons noté dans la première partie de ce texte, la puissance des hommes sur la nature est devenue telle qu’un petit groupe d’hommes, voire des individus peuvent mettre en cause la vie de millions d’autres, voire de l’humanité tout entière. C’est ce qui rend obsolète la propriété de ces moyens d’action, les forces productives.

La pérennisation de l’humanité, nécessite une vision et une gestion commune et à long terme des ressources de la planète pour le bien commun, c’est là l’objectivation forte et l'étymologie du communisme. Il ne s'agit pas là de concepts moraux, ou alors il faut redéfinir ce qu'on entend par morale il s'agit ici de nécessité. Le communisme, primitif, il y a très longtemps[16], celui à venir, est une organisation des rapports sociaux placée sous le signe de la nécessité. Il ne s'agit pas ici de bien ou de mal, notions très relatives et souvent servant de cache-sexe aux pires turpitudes.

Pourquoi pour le bien commun et pas pour quelques-uns seulement ? En fait ce qui est écrit plus haut sur l’action des hommes sur la nature et sa globalisation, fait que les uns et les autres deviennent interdépendants et qu’on ne sauvera pas une partie de l’humanité en en sacrifiant une autre. Par ailleurs, le développement des sciences et des techniques, le niveau de développement des forces productives fait qu’une société basée sur la satisfaction des besoins et plus sur le profit, économe en ressources naturelles et soucieuse du bien être commun est possible et nécessaire sous peine de régression majeure "Demain nous aurons faim" comme l'écrit G. Le Puill. De plus et contrairement à la logique du profit qui n’admet aucune autre limite que la mort, la logique des besoins connait les limites de la satisfaction de ceux-ci. On ne consomme pas plus que ce dont on a besoin.

Le travail comme premier besoin social

Si le travail, ou disons l’activité productive, ne sert plus qu’à répondre aux besoins, la division sociale du travail tombe d’elle-même[17]. Le rapport social se crée alors dans la relation, besoin-satisfaction. Comme le besoin est exprimé par une personne ou un groupe social et que sa satisfaction est réalisée par une personne ou un groupe, la relation sociale est créée.

Division sociale, division technique, dépassement du travail

Le capitalisme a fondamentalement changé le travail, son contenu, son but, le rapport social qu'il engendre. Le but du travail, de la production, pour le capitaliste, c'est la valorisation du capital, le profit et rien d'autre, la satisfaction de besoins n'étant qu'un moyen, pas un but. C'est ce qui mène à une société de l'offre, c'est à dire du gaspillage. On offre plus, beaucoup plus[18], que ce qui est nécessaire pour répondre aux besoins, d'où la nécessité de la grande production... et de l'exploitation.

Le mode de production et d'échange pré-capitaliste était basé sur une hiérarchie pour l'essentiel liée à la place occupée dans la production artisanale, ce qui se traduisait dans les corporations.

Le célèbre exemple de la division des tâches pour réaliser une épingle, l'un des travailleurs est spécialisé dans la fabrication des têtes, un autre dans le corps de l'épingle, un autre encore dans l'affinage, un autre dans la soudure de la tête sur le corps correspond à ce que Marx appelle la manufacture par opposition à la grande industrie où ce qui est déterminant est ce qu'il appelle la machinerie. La division du travail telle que décrite, dans la manufacture est héritée de la conception artisanale, on spécialise des tâches en fonction des spécialités des artisans qui viennent travailler à la manufacture. Mais celui qui est spécialisé dans la fabrication des têtes d'épingles ne sait pas conduire le processus de soudure d'icelles sur la tige, pas plus qu'il ne sait l'affiner. La grande industrie au contraire, dans l'optique capitaliste de valorisation du capital et de banalisation du marché du travail, va s'intéresser à la division technique du travail, le morceler de telle façon que tout ouvrier puisse occuper le poste de tout autre, devenir suivant le mot de F.W. Taylor "un gorille apprivoisé" ne pensant pas, exécutant une tâche parcellaire ne nécessitant que très peu d'apprentissage de façon à être interchangeable. C'est alors la négation du contenu du travail et son remplacement par l'emploi.

La revendication qui court est celle de l'emploi, qui permet d'avoir un revenu, mais quel contenu à l'emploi ? Rouage d'une machine ou d'une organisation, "gorille apprivoisé" ou maître de son travail et fier de la qualité du travail bien fait ? Le programme de Taylor n'a heureusement pas pu être complètement réalisé, et nombre d'emplois nécessitant un véritable savoir faire, ne pouvant être confiés à un gorille, fut-il apprivoisé, sont un vrai travail et en tant que tel, créant un rapport social autre.

De plus en plus apparaît dans les revendications des travailleurs la préservation certes de l'emploi, mais aussi du travail au sens de la qualification qu'il représente, valorisant ainsi celui qui l'exécute et en possède le savoir faire.

La complexification de la production a conduit à une situation  plus complexe dans la réalité d'aujourd'hui[19]. Paradoxalement, c'est ce processus d'aliénation du travail qui permet de dépasser le travail humain en ce qu'il permet une automatisation du processus. Ce sont la technologie et la science qui donnent les moyens de cette libération, mais si la technologie et la science en tant que telles sont relativement neutres, leur utilisation ne l'est pas, et leur développement est aussi régit par les rapports sociaux. La contre-réforme engagée dans l'organisation de la recherche et de l'enseignement supérieur en Europe, appelé "processus de Bologne", avec la volonté d'en faire "l'économie de la connaissance" en est un exemple caricatural. Les développements scientifiques et technologiques donnent aujourd'hui les moyens de libérer l'humanité de la production "palpable", seul le système de production et d'échange basé sur la valorisation maximale et rapide du capital, dans lequel nous sommes empêche cette libération.

La prégnance de l'activité scientifique devient telle que cette volonté de la mettre sous la coupe du capital, soumise aux lois de l'immédiateté, de la recherche du spectaculaire pour obtenir des crédits, et enjeu politique génère des situations particulièrement perverses. Soit la superstructure capitaliste l’emportera, et il y aura régression de la société, soit le développement des forces productives, porté par un élan populaire renversera les superstructures capitalistes et construira autre chose, le communisme, telle est l’alternative. En tout état de cause, nous sommes entrés dans une phase de l’évolution de l’humanité à caractère révolutionnaire par la contradiction antagonique ainsi induite.

Ainsi en est-il par exemple de l'expérience opéra où des physiciens, placés devant des résultats d'expériences qui eussent nécessité circonspection et vérification par des pairs, ont publié leur résultat pour faire "un scoop" avant d'être déjugés quelques mois plus tard, infligeant ainsi un grave préjudice à la crédibilité scientifique dans l'opinion publique. De même, dans un autre registre telle expérience sur les OGM[20] occupe la une de l'actualité, sans que les précautions scientifiques d'usage soient prises et conduisent un ministre à faire des déclarations pour le moins intempestives.

La science et la technique ne sont que des moyens et seul leur usage social peut être jugé.

Communisme fiction, quand les usines tourneront toutes seules

Une telle société aux forces productives très hautement développées et orientée uniquement vers la satisfaction des besoins nécessite un investissement massif dans le travail scientifique, ne serait-ce qu’en vue de la gestion rationnelle des ressources naturelles (énergétiques certes, mais aussi minérales, biologiques et humaines ou autres, écologiques au vrai sens du terme) et du travail social au sens du travail nécessaire au bon fonctionnement de la société, ce qui in fine représente en fait beaucoup de travail. Qu’on imagine simplement l’entretien des infrastructures, routes, voies ferrées, réseaux électriques, centrales… Le travail social devenant la règle avec tout le travail dit de service, assurant le fonctionnement de la société, l’essentiel des objets nécessaires à la satisfaction des besoins individuels étant produits quasi automatiquement. La production des objets superflus ou artistiques (qui ne sont pas superflus !) retournant à une forme d’artisanat, bien sûr à un autre niveau d’organisation. Dans une telle société, le temps de travail contraint (i.e. salarié) sera réduit à sa plus simple expression, quelques heures tout au plus par semaine par exemple. Mais alors, cela signifie que le travail non contraint (au sens que le travailleur ne soit pas contraint de vendre sa force de travail) devient la règle, création artistique ou scientifique, ou artisanat de plaisir, services, le maître mot étant ici création.

Il s’agit d’un projet à l’échelle d’une humanité nouvelle. La mondialisation, opérée par le capitalisme prédateur à travers le développement technologique sauvage, conduit à ce qu’un projet communiste, l’au-delà de l’horizon, soit posé à l’échelle de l’humanité. Il s’agit d’une société du « en commun » d’un type radicalement nouveau. Ce monde nouveau pointe partout, du Chiapas au Sahara, de Lisbonne à Athènes, de Londres au Wisconsin, de Pékin à Hanoï… Il tarde à émerger, il cherche des voies nouvelles. Il revient aux communistes, à leurs organisations, aux Partis Communistes, d’organiser cette émergence, de lui permettre de se structurer, de se penser, d’être par d’autres, pensée, et de devenir une pensée-monde.

En attendant, au niveau où nous en sommes, on peut déjà envisager des modifications structurelles allant dans ce sens. Si le travail de création, scientifique ou artistique,  est appelé à devenir dominant, la démocratie passe par une éducation permettant la compréhension et donc la possibilité d’intervention sur les choix scientifiques et autres structurant pour la société[21]. Cette éducation, formation, doit pouvoir se poursuivre tout au long de la vie, le temps libéré par la fin du travail aliénant le permettant. C’est un gage de démocratie autrement plus prégnant qu’une simple élection. Ainsi les étudiants dès le baccalauréat ou équivalent en poche pourraient participer à la vie économique, le cycle et les horaires d’études étant conçus pour ; la différence entre étudiant et travailleur s’estompant jusqu’à disparaître. On voit là apparaître de nouveaux besoins qui n’ont plus rien à voir avec ceux qu’on nous concocte. L’avancée des sciences, techniques, arts (et il y a fort à prier que ces distinctions elles mêmes disparaissent)  si elle répond à des besoins, en crée aussi de nouveaux. La libération du temps de chacun aussi pour le sport par exemple, les loisirs, l’art, des frontières là aussi devant aller en s’estompant. Dans le même mouvement, c’est toute la société qui s’organise autrement, une autre civilisation qui se dessine.

Un programme, pour le Communisme, la Liberté et la France

Pour le Communisme

Par exemple un programme de baisse du temps de travail contraint d’une heure hebdomadaire par an sur dix ans à production égale[22] et consommation d’énergie non-renouvelable en baisse irait dans ce sens et serait mobilisateur, tant pour les travailleurs que pour la modernisation de l’outil de production et l’écosystème. Une telle situation marquerait une rupture nette avec la logique du capital. Une telle baisse du temps de travail contraint ouvrirait la porte à une relance du travail social et à la démocratie citoyenne, au temps citoyen, à la liberté, à l’expression de besoins qualitativement nouveaux comme évoqué ci-dessus. Ce serait l’enclenchement d’un processus révolutionnaire de dépassement du capitalisme par négation de son fonctionnement. En effet, produire automatiquement les produits de consommation courante, c’est leur ôter quasiment toute valeur d’échange puisque seul le travail vivant (hors la nature qui produit de la valeur d’usage) produit de la valeur. Dès lors la loi marchande ne s’applique plus à ces produits, ou très peu. Et on touche là à ce qui fonde le cycle de production/reproduction du capital.

De plus, un tel programme de baisse drastique du temps de travail pose, en lui-même, le problème de la propriété des moyens de production et d’échange. D’abord à cause de ce qui est dit ci-dessus par rapport à la loi marchande, ensuite parce que à terme l’essentiel du travail (désaliéné et donc social) ne serait plus du tout fourni dans la sphère marchande, ni donc dans un rapport de marché de la force de travail, le rapport social lié au travail change alors de nature.

Pour la Liberté

Le concept de liberté est une construction humaine. La liberté n’existe pas ex nihilo son contenu dépend du temps et du lieu, des rapports des hommes à la nature, c’est-à-dire du niveau de leurs forces productives matérielles, des rapports des hommes entre eux, des rapports de production. Les termes "liberté" ou "bonheur" sous la plume de Saint Thomas d’Aquin, de Descartes de Robespierre, de Saint Just, ou de la présidente du medef, n’a pas la même signification, pas plus que le concept de droits de l’homme, lesquels en système capitaliste consistent pour l’essentiel en le droit d’exploiter son prochain. C’est le droit dit « de la libre entreprise » autrement dit la concurrence libre et non faussée[23] ; ce qu’a rejeté le peuple français le 29 mai 2005. Il appartient au Parti Communiste de tracer les grandes lignes de ce que pourrait être une liberté renouvelée, intégrant tout ce que les luttes de classe et de libération ont apporté à ce concept et rejetant toutes les perversions qu’en on fait les idéologies jusqu’ici dominantes. Il s’agit d’une bataille idéologique de très haut niveau qui ne peut se mener que dans un débat et une construction continus au sein du peuple français lui-même, en liaison avec d’autres. La libération du temps de travail proposée ci-dessus donnant le temps de cet acte de construction citoyenne.

On ne peut parler de liberté sans parler des conditions de vie des individus. Il n’y a pas de réelle liberté sans logement, sans place dans la société, sans droit de parole et d’action, sans culture. Aborder le problème de la Liberté c’est nécessairement aborder celui du savoir, de la culture. Être libre c’est choisir, mais choisir c’est aussi renoncer. Pour choisir il faut donc connaître. Il s’agit là d’un enjeu fondamental de la citoyenneté. Une conception renouvelée du système scolaire et de l’Université doit s’inspirer de cette conception citoyenne. Avant même de former des producteurs, le rôle de l’école est de former des citoyens, au sens plein du terme. On est loin là de « l’employabilité » chère à un ex ministre français de droite.

La liberté à créer est celle qui articule, individu, citoyen et société. Une société n’est pas une juxtaposition d’individus ni d’individualités (encore moins de clients ou de consommateurs) comme tend à le générer le capitalisme. En fait le capitalisme tend à nier la société humaine comprise comme ensemble des liens individuels et sociaux, le seul lien restant in fine étant un lien marchand, le fameux « contrat individuel » auquel on nous permettra de préférer le « contrat social ». Le citoyen doit être l’élément de base de la société, il est l’individu producteur de rapports sociaux non aliénés, avec ses pairs pris individuellement, et avec l’ensemble du corps social, comme producteur d’institutionnalité.

Dans un premier temps, une nécessité absolue est de réformer les institutions pour donner aux citoyens le pouvoir législatif et exécutif que le régime présidentiel actuel leur a ôté. Redonner ce pouvoir signifie bien évidemment aussi le pouvoir économique, c’est-à-dire donner au peuple les moyens de son indépendance économique en lui donnant ou redonnant la propriété des moyens de production – les forces productives matérielles - stratégiques, nécessaires à l’exercice du pouvoir. Et ce problème de la propriété publique des moyens de production et d’échanges ne se pose pas qu’à l’échelle nationale, il faut avancer le concept de biens inaliénables de l’humanité, de service public planétaire.

Sur l’organisation même de la démocratie, au-delà de la mauvaise farce qui consiste à faire passer nos mascarades électorales pour le nec plus ultra de la démocratie, laissons parler Montesquieu :

« Le peuple qui a la souveraine puissance doit faire par lui-même tout ce qu'il peut bien faire... »[24]

Ça signifie qu’on peut concevoir une organisation à différents niveaux, limitant au minimum nécessaire la délégation de pouvoir, laissant partout où c’est possible les citoyens décider et éventuellement faire eux-mêmes, contrairement à la tendance actuelle où les centres de décision s’éloignent de plus en plus des citoyens et sont de plus en plus opaques.

Pour la France

Décriée par certains, considérée comme dépassée, négligée par d’autres, la nation française reste le lieu par excellence de l’articulation du local à l’universel, elle est encore pour longtemps la matrice de notre démocratie, de notre culture, l’espace privilégié des luttes. La nation française a une longue histoire, mais surtout une histoire très riche des luttes du peuple pour l’émancipation du travail. C’est en 1358, lors de la grande Jacquerie, réprimée dans le sang, que pour la première fois le monde du travail, la paysannerie, et la classe montante de l’époque, la bourgeoisie, remettent en cause le pouvoir royal, chacune de leur côté[25]. Les Jacques, les paysans réclament leur dû, le fruit de leur travail. Les bourgeois, avec Etienne Marcel contestent le pouvoir royal. C’est à travers une longue gestation de plus de 400 ans, marquée d’avancées et de reculs, de luttes populaires, de conceptualisation philosophique, de développement économique que se forge l’identité de la nation française et du peuple de France, sa tradition révolutionnaire. C’est l’ambiguïté de la Révolution Française qui donnera son originalité au peuple français. La bourgeoisie en tant que classe, incapable de faire la révolution seule comme en Angleterre, à travers un compromis avec une aristocratie et un pouvoir royal arc-boutés sur leurs privilèges, jettera les masses populaires dans la tourmente, leur faisant effectuer la rupture révolutionnaire, donnant en même temps, à son corps défendant, légitimité aux revendications populaires. C’est dans cette matrice, dans la fureur, le sang[26] et le feu que se forge la tradition révolutionnaire française. Par la suite, pour établir son pouvoir de façon stable, la bourgeoisie a écrasé la tentative révolutionnaire prématurée de la Commune, espérant casser pour longtemps toute perspective de « république sociale ».

Nous sommes les héritiers des Jacques, des sans culottes, des communards qui montaient «à l’assaut du ciel», de Guy Moquet et de Fabien, de Isaac Manouchian, de Maurice Audin et de Yveton[27].

La France est une grande nation, par son histoire et par sa culture, sa voix pèse lourd sur la scène internationale. Le non de la France à la guerre en Irak a résonné à travers la planète, le non du peuple français au projet de constitution européenne n’a pas encore fini d’interpeller les peuples, et pas seulement en Europe. La France n’est pas soluble dans l’Europe.

Une grande politique internationale pour la France

En même temps, l’espace économique et géopolitique France ne peut être autosuffisant. Il n’est pas question de se retrancher derrière les murs d’une forteresse. La France, le peuple de France ont beaucoup à recevoir et à donner au monde, aux autres peuples. Notre rôle de communistes est précisément de montrer comment doit s’organiser la place de la France dans le monde, ce qui ressortit à des accords avec des pays d’Europe, avec une organisation des rapports de pays européens, ce qui ressortit à des accords internationaux, en tant que nation libre et indépendante.

L’une des premières mesures à prendre serait une déclaration « de paix aux peuples et nations du monde entier » et un appel à la coopération. Coopération et paix doivent être les maîtres mots d’une politique extérieure de la France. L’une des premières mesures à prendre, outre le retrait des troupes françaises des théâtres d’opérations où elles n’ont rien à faire en dehors des mandats de l’ONU (et encore...),  et le retrait immédiat de l’OTAN et de l’alliance atlantique, c’est le renoncement unilatéral à l’arme atomique et plus généralement aux armes de destruction massive qui sont des armes terroristes et tournées contre les peuples. De plus, techniquement parlant, l’arme atomique est dépassée. La défense nationale ne peut être tournée contre un peuple quel qu’il soit.

En même temps, il s’agit de ne pas être naïf, l’expérience de l’URSS au XXe siècle doit servir de leçon. Guerre civile, intervention extérieure, sabotages en tous genres, guerre mondiale, guerre froide[28], course aux armements. Tout a été fait pour ruiner une tentative de sortie du mode de production et d'échanges capitaliste. De même une France cherchant une voie de dépassement du capitalisme serait en butte aux menées de l’impérialisme. Il s’agit donc de chercher là les alliances susceptibles de desserrer un possible étau (c'est par exemple ce qui oriente la politique extérieure de la Chine). Prendre des initiatives pour donner aux peuples et nations la possibilité de leur réelle autonomie en se dégageant du dollar, par des monnaies régionales ou mondiale commune, mais pas nécessairement uniques, soutenir toute initiative dégageant les peuples de l’emprise du monde capitaliste, s’appuyer sur  toutes les expériences allant dans ce sens à l’échelle internationale et les soutenir.

Internationalisme

En tant que peuple, quelles doivent être les solidarités à développer, avec les peuples et avec les classes opprimées, les mouvements de libération ? Le peuple de France est le fruit d’un mélange de populations, par invasions autrefois, par immigration aujourd’hui. Notre langue en témoigne qui est peut-être celle dans le monde qui a emprunté le plus aux autres langues, c’est aussi notre richesse qui n’est pas multiculturalité mais qui est fusion, amalgame, synthétisation d’apports de différentes cultures pour n’en former plus qu’une en constant renouvellement tout en étant adossée à un fond de sédiments culturels historiques.

La tradition des communistes français est internationaliste, nombre des grands révolutionnaires du XXème siècle se sont formés dans les rangs ou les écoles du PCF, que ce soit Ho Chi Minh, Vo Nguyen Giap, Pham Van Dong, Vo Van Sun, Maï Van Bô, Deng Xiao Ping, Zou en Lai, Chen Yi... et nombre de dirigeants progressistes africains[29], à commencer par Magatte Thiam ou Amat Dansoko.

Les campagnes pour la paix en Algérie, la solidarité avec le peuple vietnamien en guerre, la solidarité avec le peuple chilien contre Pinochet, les luttes contre la guerre du Maroc avant… ont créé une culture communiste de solidarité de classe qu’il convient de réactiver, de cultiver et... de transmettre.

Vive la nation ![30]

Les nations occidentales se sont constituées comme forme sociale permettant un type de fonctionnement de la structure capitaliste et de la gestion de ses contradictions. Cette construction ne s’est pas faite à partir de rien, mais à partir d’un état existant, un territoire, et un peuple, lui même héritier de son histoire. La nation vue ainsi, combine sur un territoire et dans un cadre technique (un système technique) donnés –niveau de développement des forces productives - une activité de production, de répartition, et de consommation exercée par une population divisée en classes du fait des rapports de production et de propriété. La nation, par son caractère de classe, par l’histoire dont elle hérite et est porteuse est donc par définition porteuse de contradictions et de conflits. Elle est homogénéisée par les institutions représentées par l’état qui est une forme historique concentrée des rapports sociaux et une matérialisation de l’unité sociale. L’État est la forme d’organisation qui permet l’homogénéisation de la nation, que ce soit par le droit, la force brutale ou l’idéologie, ou un combiné des trois. Bien que le capitalisme soit commercialement mondialisé depuis plusieurs siècles, la nation peut-être interprétée comme une étape dans l’histoire de l’enracinement territorial de la production, de la consommation et des techniques. Les fonctions de production et de consommation ont été mises en œuvre de façon différenciée dans l’espace mondial par des bourgeoisies autonomisées au sein de nations. Ces bourgeoisies ont eu besoin, pour se consolider, se développer de manière interne et mener entre elles, sur le fondement de nations, la concurrence des capitaux.

Bien que le format occidental de la nation[31] puisse apparaître en première analyse, comme une forme sociale capitaliste, la classe exploitée, le prolétariat, sans toutefois remettre en cause la domination du capital, a pu par ses luttes investir les infrastructures de production et de financement de la nation (services publics, nationalisations) tout en améliorant sensiblement sa position dans la consommation individuelle et collective, jouant ainsi indirectement sur la répartition de la valeur créée[32]. Sur la base même de la citoyenneté mise en place par la bourgeoisie, les catégories populaires et les « classes moyennes » ont conquis une place dans la nation, contribuant ainsi à la réorientation du format capitaliste initial du phénomène national. De larges fractions de la population se sont appropriées le fait national, qu’elles ont contribué à démocratiser et à défendre (par exemple, l’adoption du programme du CNR à la libération).  La nation a joué en quelque sorte, au plan politique et économique le même rôle que la raison au plan de la connaissance. Toutes deux « inventées » par la bourgeoisie, elles ont été transformées par les luttes en armes de sa critique. C’est ce qui fait que la nation est une forme sociale moderne et progressiste, potentiellement appropriable par les classes exploitées. Elle peut devenir le terrain privilégié de création sociale et devenir ainsi un bien collectif. C'est aussi pourquoi, dans son évolution récente, le capital européen veut créer une Europe des régions, calquée sur les landers allemands  afin de rendre plus difficile la remise en cause de son pouvoir.

 Au sein de la nation, la population devient la population-nation,  les entreprises fonctionnent comme entreprises-nation, et l’État s’entend comme État-nation. Cette formulation permet de comprendre que tel ou tel élément d’une formation sociale puisse continuer d’y exister avec la même apparence que précédemment, sans le même contenu cependant. Il est clair, par exemple, que la forme actuelle de l’État tend à ne plus être celle de l’État-nation mais celle de l’État-Concurrentiel, géré comme une entreprise. Le chef de l’état en voyage à l’étranger aujourd’hui joue le rôle de représentant de commerce. On est passé du marché dans la société à la société de marché et aujourd'hui à la société-marché.

Et puisqu’il s’agit pour certains ici et ailleurs d'écrire une constitution européenne, rappelons que, dans la période historique que nous vivons, l’Europe n’a pas vocation à devenir nation et n’a donc pas besoin de constitution et que, concernant les traités européens… ou autres, « il est un fait, sans qu’il soit besoin pour cela de constitution européenne, que les traités entre états, régulièrement ratifiés et approuvés ont, sous certaines réserves toutefois, une autorité supérieure à celle des lois »  c’est l’article 55 de la constitution qui le dit, alors...

Ainsi, dans l’espace européen et mondial, si des transferts de compétences sont possibles et probablement souhaitables, ils ne sauraient en aucun cas entraîner des transferts de souveraineté. La vocation des institutions françaises est de concourir à la formation d’une citoyenneté basée sur des valeurs forgées au cours de l’Histoire ; le service public, le droit du sol, la laïcité, etc.

La « citoyenneté européenne » instituée par décrets européens est un OPNI, (objet politique non identifié) et le restera encore longtemps.

La nation française est et demeure le niveau le plus pertinent d’articulation du particulier et de l’universel.

 

Lanton le 1 janvier 2013

 

[1] Il en est de même pour d’autres industries. Par exemple, la plus grande catastrophe technologique du XXeme siècle n’est pas Tchernobyl contrairement à ce que la propagande antisoviétique  a mis dans les têtes, c’est Bhopal. Il est vrai que les morts ne sont que des indiens, pauvres de surplus. De même, l’utilisation de l’agent orange (dioxine) par l’armée US au Vietnam se fait, comme Bhopal, encore sentir au travers des malformations congénitales. C’est la génétique humaine, l’humanité en tant qu’espèce qui est touchée là.

[2] Ce problème était au cœur de la tentative des communistes tchécoslovaques de 1968. On en lira avec profit La civilisation au Carrefour de Radovan Richta.

[3] Toutefois, pour les raisons évoquées plus haut, l'exploitation de la force de travail humaine continue sous la forme ouvrière. Dans certains domaines comme la sidérurgie, les travaux publics, l'automatisation est difficile et chère, il est plus rentable d'exploiter le travail humain. La classe ouvrière classique représente encore dans un pays comme la France, environ 25% du salariat.

[4] Même si, cherchant à diversifier les formes d’exploitation, et à se dédouaner des conséquences économiques et morales du chômage, le capital pousse à l’auto-entrepreunariat. Le leit-motiv –momentané- de la lutte contre le chômage étant « créez votre entreprise », scandaleux !.

[5] Du reste, le recul de l’âge de départ à la retraite, la législation sur les mutuelles transformées en entreprises comme les autres, la reprise en main des ONG, la modification de la législation fiscale des associations en l’alignant sur celle des entreprises, sont une illustration de cette volonté de récupérer toute activité qui se trouve hors du champ marchand.

[6] Pas nécessairement celles dont on a besoin, et même, assez souvent des marchandises nocives tant pour les individus que socialement ou écologiquement. C'est le rôle -parasitaire- du marketing de faire vendre.

[7] On peut objecter ici, que le capitalisme en se développant a rationalisé la production au point que la dépense énergétique et de matière première par unité produite est en constante régression. C’est vrai, mais le nombre d’unités produites étant lui en croissance très forte, en partie par une volonté de vie courte des produits pour "renouveler le marché", même en dehors de l’obsolescence progammée, in fine on est dans une situation de gaspillage, et même de pillage des ressources énergétiques, et plus généralement des ressources naturelles.

[8] C'est ce qui est fait pour l'agriculture par exemple dans le livre "Demain nous aurons faim" de G. Le Puill.

[9] Et là on raisonne globalement et plus par unité de production.

[10] Voir Le Monde Diplomatique Juillet 2010 « Quand les technologies vertes poussent à la consommation », article de Cédric Godart p. 20-21.

[11]  A la « philosophie de la misère »… ou au "Care" cher à Martine Aubry.

[12] Voir, par exemple la production de chaussures de sport pour une marque mondialement connue, ou celle de ballons pour une coupe du monde ou des sportifs gagnent des millions d’euros  à chaque coup de pied donné dans un de ces ballons fabriqués quatorze heures par jour par des enfants du tiers monde payés avec des lance-pierres.

[13] Le Monde Diplomatique Juillet 2010, déjà cité .

[14] Le Capital, livre 1 chapitre 2.

[15] Interrogé sur les conséquences humaines du libéralisme, Hayeck a pu dire, à propos des victimes « Eh bien tant pis » cité par Y. Quiniou in Le monde diplomatique Juillet 2010 article Imposture du capitalisme moral.

[16] Se termine environ avec l'apparition de l'agriculture il y a quelques 4000 ans. Il a représenté 95% de l'organisation de la société humaine depuis l'apparition des hommes (Neandertal et Sapiens).

[17] Mais pas la division technique

[18] Il suffit d'aller voir ce que jettent par exemple les supermarchés pour s'en convaincre.

[19] Lire à ce propos Cyber Révolution Le Temps des cerises - 2002.

[20] Organismes Génétiquement Modifiés

[21] Qu’on pense un peu ici à tous les pseudo débats marqués de discours obscurantistes d’un côté, scientistes de l’autre, sur le nucléaire, les OGM, le climat, la "pensée de Dieu"…

[22] Mais structurée et orientée différemment comme dit ci-dessus.

[23] Ou encore le renard libre dans le poulailler libre.

[24] Montesquieu, l'Esprit des lois, livre 2, section 2.

[25] On peut –histoire fiction- se demander ce qui serait advenu si ces deux forces s’étaient rencontrées et alliées.

[26] A ce propos, rappelons aux parangons de la démocratie bourgeoise que celle-ci n’a triomphé qu’en éliminant physiquement les représentants de l’ancienne classe dominante. Une leçon de l’histoire ?

[27] Guy Moquet : jeune communiste interné par les nazis pour propagande communiste et fusillé comme otage à l'âge de dix sept ans à Chateaubriant.

Fabien: auteur du coup de feu dans la station de métro éponyme qui "lança" la résistance armée, colonel communiste de la résistance, organisateur de la libération de Paris avec Rol Tanguy, intégré dans l’armée Leclercq, mort dans un « accident » sur le front des Vosges.

Manouchian: Communiste, immigré, commandant de la glorieuse « armée du crime », fusillé avec les 23 de l’Affiche Rouge.

Audin: mathématicien communiste français résidant en Algérie, partisan de l’indépendance, assassiné par l’armée française dans des circonstances non élucidées en Algérie.

Yveton: guillotiné (alors qu’il n’avait tué personne) ainsi que 45 révolutionnaires algériens avec la bénédiction du ministre de la justice de l’époque, un certain François Mitterrand.

[28] Rappelons ici la déclaration de Margaret Thatcher lors d’un entretien avec un journaliste aux obsèques de Ronald Reagan « Je suis venue saluer la dépouille du vainqueur de la guerre froide »… sans commentaire.

[29] Pratiquement tous assassinés ou victimes « d’accidents ».

[30] Vive la Nation, était le cri de ralliement de Kellerman à Valmy ! « D’aujourd’hui et de ce lieu date une ère nouvelle dans l’histoire du monde » aura pu dire  le poète Goethe.

[31] Les nations asiatiques du monde sinisé, la Chine, la Corée ou le Japon ne se sont pas formées suivant le même schéma.

[32] Quoique, depuis la défaîte de l'URSS dans la guerre froide, il y ait une nette tendance à la régression en ce domaine.

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