Regard sur 80 ans de sciences & techniques
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En 1938, Trotsky écrit :
« … La prémisse économique de la révolution prolétarienne est arrivée depuis longtemps au point le plus élevé qui puisse être atteint sous le capitalisme. Les forces productives de l'humanité ont cessé de croître[1]»
Cette affirmation, infirmée par l’histoire, recouvre une réalité qui va marquer durement l’histoire du mouvement révolutionnaire. La machine-outil et le système technique dont elle est l’âme semblent parvenus à leur apogée dans les principes, ou pour le moins, stagnent. Ce système technique transcende la force de l’homme mais ne fait pour l’essentiel qu’en reproduire les gestes. La gamme d’usinage est intégrée dans le mécanisme.
On peut alors croire que le mode de production et les classes, et notamment le prolétariat de Marx sont au terme de leur évolution. Les descriptions de la fin du capital deviennent prophétiques.
La révolution industrielle est à un tournant, un renouvellement devient nécessaire, la seconde guerre mondiale est là pour y mettre bon ordre, redistribuer les cartes, détruire suffisamment de capital pour relancer la machine, d’autant que le péril rouge menace.
La période ouverte à la fin du XIXe siècle dans les sciences va faire émerger les outils conceptuels pour élargir et renouveler considérablement la nature du travail humain.
Ça bouge dans les sciences
Venons en à 1938, ou plutôt à 1936 pour commencer.
Alors qu’une partie du prolétariat français est entrée en une lutte qui fera date, bousculant le système capitaliste, deux événements majeurs au niveau de l’évolution des forces productives vont marquer la décennie 1936-1948, permettant une croissance et une efficacité sans précédent des dites forces, et donc du capitalisme, à l’inverse de la prédiction de Trotsky, mais nul, ni lui, ni personne à l’époque ne le perçoit.
La machine de Turing :
Le 28 mai 1936 à Princeton, Alan Turing présente un concept mathématique nouveau, la Machine de Turing qui fonde formellement, l’informatique, la science du calcul scientifique mécanique !
C’est là la matrice de la révolution numérique[2] véritable révolution en effet dans notre façon de représenter et modéliser le monde. Les nombres donnent une représentation du monde[3].
L’apport de Turing est fondamental, il permet d’écrire une page complètement nouvelle des mathématiques. Il fonde ce faisant une nouvelle science, la computer science et un peu plus tard l’artificial intelligence[4].
La machine de Turing prend une importance fondamentale, elle calcule tout ce que les mathématiques savent décrire, modéliser et susceptible d’être calculé « mécaniquement », pas à pas[5].
La machine de Turing universelle (MTU) va dès lors partir à la conquête de toutes les disciplines du front de la connaissance et toutes les pratiques humaines qui prennent appui sur un effort de conceptualisation, de catégorisation, de classements, de raisonnement relationnel ou logique. C’est LA machine universelle !
Tout ce que les mathématiques savent modéliser est à portée de MTU. Tout ce que l’intelligence modélise, conceptualise et organise, est modélisable mathématiquement ; la linguistique, le droit, la philosophie, la sociologie peuvent utiliser la pleine puissance des mathématiques.
Les hommes peuvent désormais penser mathématiquement le monde naturel, leur monde social, en rendre compte par des structures mathématiques, et certains peuvent rêver à laisser à une machine le soin d’en assurer le traitement, le pilotage.
En unifiant les calculs des disciplines scientifiques, la MTU annonce des convergences dans l’industrie ; l’irruption de la MTU dans le monde du travail et, partant, une extension de la logique du capital à des activités qui échappaient jusqu’alors au besoin de machine.
La cybernétique :
La cybernétique[6], science des systèmes quels qu’ils soient, de leur contrôle et leur conduite, nécessite que des systèmes, souvent eux-mêmes constitués de sous systèmes communiquent entre eux et que les éléments de ceux-ci puissent également communiquer.
L’approche numérique finira par s’imposer. Parce qu’une machine à calculer à deux états est plus simple et au final plus performante que tout autre machine à calculer ainsi que l’avait énoncé Leibnitz...
Claude Shannon, Andreï Kolmogorov et Ray Solomonoff vont, de leur coté, développer une théorie de l’information. L’enjeu est la capacité de traitement, de compression, de faire un calcul, de suivre le cheminement d’un algorithme qui est basé sur les mathématiques dites discrètes, en fait en codage binaire.
La société se transforme
Là où la révolution industrielle a mis 150 ans à s’imposer, la nouvelle façon de produire, la Cyber Révolution, va mettre moins de 50 ans à s’imposer.
La Révolution Scientifique et Technique (RST) :
Dès 1939, Lord J.D. Bernal, marxiste anglais avance, dans un ouvrage[7] qui eut son heure de gloire, le concept de Révolution Scientifique et technique.
Ce concept de RST[8] va nourrir la réflexion des mouvements marxistes, en particulier en Europe de l’est, dans les pays socialistes jusque vers la fin des années 70, en particulier en URSS, RDA[9] et Tchécoslovaquie.
La planification socialiste, la guerre
En URSS les nécessités de la planification vont conduire au développement de la Recherche opérationnelle[10]. En guerre, les USA et la Grande Bretagne s’intéressent à cette discipline, pour organiser les convois de bateaux qui ravitaillent l’Angleterre, et positionner des radars sur la côte d’Angleterre.
Ces avancées mathématiques vont fournir les outils de la planification, de l’automatisation à l’industrie d’après guerre. Mais il manque un outil essentiel.
L’informatique, Les ordinateurs
Les ordinateurs apparaissent, aux USA, sous l’impulsion de Von Neuman[11], en Grande Bretagne sous celle de Turing, en France Louis Couffignal[12] et Schutzenberger ; en URSS, Sergueï Lebedev[13] et Boris Babayan.
La course est lancée. Jusqu’aux années 1960-70 les ordinateurs restent confinés dans des laboratoires, des grandes entreprises ou administrations, ce sont encore et pour quelques temps d’énormes machines nécessitant une logistique importante et dont l’implantation est confidentielle.
Entre temps l’URSS lance Spoutnik (1957), premier satellite artificiel et en avril 1961, 16 ans après la seconde guerre mondiale qui a laissé une URSS exsangue (27 millions de morts, la zone d’influence soviétique d’une ligne Berlin-Prague à Léningrad-Moscou Stalingrad, un champ de ruines[14]), le premier humain mit en orbite autour de la Terre, Youri Gagarine.
Les ordinateurs arrivent à maturité :
IBM met en circulation dès 1965 la série dite 360 qui a massivement contribué à imposer les ordinateurs dans le monde des affaires[15] et plus généralement de l’entreprise et invente le concept de système d’information d’une entreprise[16]. D'autres entreprises commencent à fabriquer des périphériques compatibles avec l'IBM 360. Bientôt, une industrie entière prend forme.
La Révolution numérique peut démarrer mais il lui manque encore de pouvoir tout envahir, ce qui ne va pas tarder avec simultanément l’augmentation des puissances de calcul, l’informatique personnelle et les réseaux.
Simultanément, l’organisation du travail s’en ressent, en particulier dans les services administratifs.
1968
C’est la période politique de 1968 en France mais aussi en Europe et en Tchécoslovaquie. Le développement impétueux des forces productives, et la nécessité de faire appel à l’intelligence collective et plus seulement à l’exécution pour accélérer le développement crée un conflit majeur au sein des sociétés industrialisées. Pour aller vite, on peut dire que le centre de gravité de la production de valeur se déplace de l’atelier au bureau d’études.
En Tchécoslovaquie, la période de reconstruction et rattrapage d’après guerre est terminée[17]. Il est possible de passer à une nouvelle phase socialiste, à laquelle, les autres pays d’Europe du CAEM[18] ne sont pas prêts (sauf peut-être la RDA[19]). La brutalité avec laquelle cette contradiction est « résolue » marque l’entrée dans la crise majeure du camp socialiste d’Europe. Les communistes tchèques ont perçu les enjeux, ils ont eu raison trop tôt, en résultera le travail de Radovan Richta resté en suspend et qu’il nous revient de reprendre.
A l’ouest, c’est la révolte étudiante qui vient en point d’orgue d’une longue série de luttes ouvrières antérieures.
Le congrès du PCF de 1968 dit de Champigny présidé par Waldeck Rochet pointe ces problèmes, la pratique ne suivra pas suffisamment.
Il y a eu le mai 68 du capital. Son enjeu était de dresser le prolétariat au double besoin de travailler et de consommer en « insider » et en « out-sider ». La phase actuelle continue de s’y nourrir, notamment pour le travail.
Dans l’industrie, le modèle de l’ouvrier sur la chaîne ou sur sa machine, le poste de travail, arrive à ses limites, les investissements pour « passer à autre chose » sont énormes, le taux de profit baisse. Pour aller de l’avant, pour le capital, il faut réorganiser, et il faut une force de travail plus hautement qualifiée, les révoltes étudiantes vont en fournir l’opportunité.
Un capital éclairé était déjà à la manœuvre en appui sur les enfants déclassés de la bourgeoisie capitaliste et sur la petite bourgeoisie de droite et de gauche qu’est de tout temps la mouvance libertaire, y compris dans ses versions pseudo-marxistes ou communistes.
Il y avait le mai du monde du travail qui se reconnaissait dans les organisations historiques de classes plus fortement qu’aujourd’hui, même si déjà des faiblesses intrinsèques minaient ces organisations, malgré quelques lucidités sur ce qui allait se jouer dans les décennies à venir dans les entreprises...
Internet et le web
En décembre 1977 paraît en France le rapport Nora-Minc sur l'informatisation de la société, qui avance le concept de télématique, fusion entre informatique et communication. Ce rapport préfigure le lancement du réseau Minitel.
Les années 80-86 vont marquer le démarrage effectif de la révolution numérique, le rapport Nora-Minc[20] témoigne de la volonté du capital d’utiliser et déployer très largement l’informatique et les réseaux. Les puissances de calcul augmentent sensiblement, les ordinateurs personnels se démocratisent, après l’énorme succès du minitel, internet se met en place[21], les systèmes d’information des entreprises s’unifient avec la production, les communications sont numérisées partout, les bases de données se mettent en place, les façons de produire, l’organisation du travail s’en ressentent. La numérisation de la production se généralise.
La révolution informationnelle.
[1] Programme de transition ou l'agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale Paris septembre 1938.
[2] Voir : http://www.ivan2015.com/2015/11/elle-sourd-maintenant-depuis-des-decennies-dans-les-entrailles-de-la-societe-en-fait-depuis-tres-longtemps-depuis-que-les-hommes-ont
[3] Tout est nombre disait déjà Pythagore, et n’oublions pas non plus Leibnitz qui entendait représenter le monde avec seulement deux symboles. De même les religions se réfèrent souvent aux nombres (les sept péchés capitaux, la trinité…) ou encore l’ésotérisme (numérologie…).
[4] On traduira computer science en inventant un mot plus adapté au monde latin : Informatique (Dreyfus 1956) mais, malheureusement on traduira paresseusement l’artificial intelligence par intelligence artificielle créant ainsi un contre sens lourd de sens.
[5] Ce qui conduit naturellement à la formalisation du concept d’algorithme.
[6] N. Wiener Cybernetics or Control and Communication in the Animal and the Machine 1948, ed. Wiley et sons, N.Y.
[7] The social function of science J.D. Bernal George Routledge & Sons éd. Londres 1939
[8] On a fait le –mauvais- procès au concept de RST d’être essentiellement technocratique, ce n’est pas le cas de Bernal, ni même celui de la littérature de RDA, ni de la revue soviétique Sciences sociales aujourd’hui, et encore moins du travail de Richta.
[9] République Démocratique Allemande.
[10] En 1939 Lev Kantorovitch et Anatoly Tolstoï développent la méthode de résolution des systèmes d’inéquations linéaires qui sera reprise en 1956 par Dantzig et appelée Algorithme du simplex qui est sans doute l’un des algorithmes les plus utilisés en économie.
[11] C’est l’ENIAC, sorti en 1946, il faut y câbler les programmes, il effectue 330 opérations à la seconde.
[12] Louis Couffignal fut également, avec Wiener un des initiateurs de la Cybernétique. BULL met en service le Gamma 3 en 1952. Le gamma 60 (1958) trop en avance sur son temps sera un relatif échec.
[13] La machine BESM-1, dès 1950, comporte 5000 tubes à vide et utilise la virgule flottante avec des mots de 39 bits ; elle est alors la plus rapide au monde. Elle est basée sur la théorie des automates de Markov dont on démontrera par la suite (1954) l’équivalence avec la Machine de Turing.
[14] La classe 42 décimée à 80%, c’est-à-dire ceux qui eussent eu 40 ans en 62, la relève quoi.
[15] Le concept qui a promu fortement les ordinateurs, c’est le concept de gamme d’ordinateurs, la série 360 s’étendant du 360 10 au 360 80
[16] C’est Jean Pierre Nigoul, ingénieur au développement chez IBM France qui avance et formalise ce concept au cours des années 70. Il est par ailleurs Co-auteur de la première édition de Cyber Révolution éd. Le temps des cerises., Juin 2002
[17] La Tchécoslovaquie est sans doute le pays socialiste d’Europe qui a subi le moins de destruction, et c’est aussi celui, avec la RDA qui a une culture et une tradition technologique.
[18] Conseil d'aide économique mutuelle des pays socialistes.
[19] République Démocratique Allemande
[20] On évoque les 125.000 exemplaires vendus, l’idée est dans l’air.
[21] C’est L. Jospin qui prendra la décision de faire passer le réseau français minitel sous les fourches caudines US, alors que nous étions en capacité de faire face, l’expérience « Cyclades » à l’INRIA l’avait montré..
[22] Attention, il s’agit là de la notion « vulgaire » d’information ; pas au sens de Shannon ou de Kolmogorov. De même, le mot calcul ici, n’a pas le sens que lui donne Turing qui montre que toute activité intellectuelle peut être assimilée à un calcul.
[23] Voir Cyber révolution Ivan Lavallée Jean Pierre Nigoul, éd. Le temps des cerises 2002, préface de Jean Pierre Kahane.
[24] Voir Probablement Approximativement Correct, de Leslie Valiant, éd. Cassini, 2018.
