Au hazard des souvenirs sur Jean Pierre Kahane
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Écrit pour les cent ans de la naissance de Jean Pierre Kahane Mathématicien Membre de l'Académie des Sciences
Jean Pierre Kahane, un ami, un maître, un communiste comme je les aime à la fois rigoureux envers les siens et ouvert vis-à-vis des autres et dans la discussion, toujours à l’affut d’idées nouvelles susceptibles de faire avancer sa réflexion, il était d’une insatiable curiosité. Toujours affable, le regard fier portant au loin, un port de tête et un maintien qui l’avait fait surnommer entre nous par ma femme Nicole « l’aristocrate ».
Jean Pierre était un rationaliste pur jus, il fut d’ailleurs un temps, président de l’Union rationaliste, un marxiste par essence dirais-je, empreint de dialectique et de rigueur théorique. Je ne sais pas ce qu’il avait lu de Marx et Engels, par contre oui, il avait lu tout Condorcet ; je sais qu’il était plutôt dubitatif sur le texte de Lénine sur Matérialisme et Empiriocritiscisme.
Je me souviens de la discussion que nous avions eue un soir chez lui au quartier latin alors que nous liquidions une bouteille de moulis Chasse Spleen suite à ma recommandation de lecture de « Pourquoi j’ai mangé mon père », livre qui m’avait été offert par mon fils, tout un symbole. Il était ravi. Il me disait avoir bien ri durant la lecture. L’ambiance était alors chez certains au dénigrement de l’électronucléaire, et le passage concernant la maîtrise du feu qui avait conduit à mettre le feu à toute la savane le faisait bien rire ; le parallèle allait de soi ; mais ce qui lui plaisait le plus, c’était la sagacité de Griselda, la femelle pithécanthrope alors que son mâle fuyait comme un damné poursuivi par un fauve. Ça c’était typique de Jean Pierre. On pourrait croire que cette anecdote sur cette scène était légère, mais non, il y voyait, à juste titre, beaucoup plus sur le rôle et la sagacité de la gent féminine.
Peu avant l’accident qui devait l’emporter nous dinions chez lui. Chaque fois que je venais à une séance de l’Académie je passais la soirée et couchais chez lui, et là j’étais arrivé un peu plus tôt pour commencer à préparer mon CV pour l’Académie des Sciences à laquelle il voulait que je postule et dont il serait le parrain, connaissant très bien les arcanes de l’institution. Nous avons eu une longue et instructive discussion sur la naissance de la science moderne, sur son père Ernest qui n’a jamais pu entrer à l’Académie alors que selon Jean Pierre, il en était digne. C’est ce qui l’avait amené à comprendre les méthodes, les critères et les hommes décisifs, ce dont il entendait me faire profiter, en se proposant de me parrainer, ne comprenant pas que je n’en sois pas.
Mais, bien que connaissant Jean Pierre de longue date, depuis l’aventure de Une révolution par l’intelligence Ouvrage coordonné par René Le Guen et plus précisément de la revue Avancées et publié par Messidor en 1989, c’est en mars 2002 que nous nous sommes vraiment rapprochés.
Très inquiet de la non-prise en compte correcte par un PCF engoncé dans une vision passéiste de la lutte de classes et du mouvement des Forces Productives, et moi-même chercheur en informatique, voyant ce qu’il allait advenir, j’ai écrit un ouvrage Cyber Révolution & Perspective Communiste[1]. Le tapuscrit devant moi, je me suis dit qu’il fallait là-dessus un œil critique et pas n’importe lequel. J’ai alors envoyé le-dit tapuscrit à Jean Pierre Kahane, scientifique communiste, en « serrant les fesses » me disant que je poussais peut-être le bouchon un peu loin. Trois semaines après je recevais un appel téléphonique d’un Jean Pierre Kahane enthousiaste me disant « Ivan c’est ça qu’il fallait écrire aujourd’hui, je te fais ta préface ». Pensez dons, pour moi c’était une consécration et une responsabilité.
Dès lors nous devînmes beaucoup plus proches et nous vîmes et téléphonâmes plus souvent.
En 2013 je suis contacté par Amar Bellal, que je ne connais pas alors et dont je n’avais jamais entendu parler, un jeune camarade qu’on avait envoyé vers moi pour lancer une revue prenant en compte le mouvement des sciences et techniques telle que celle qu’avaient animés René Le Guen et Paul Brouzeng. Il nous fallait au moins le parrainage d’un scientifique indiscutable. L’ambiance alors n’étant pas à ce genre de démarche. J’appelais Jean Pierre qui me dit : « vas-y je te permets d’utiliser mon nom, je te fais confiance sur ce coup là, mais j’ai trop de travail, je ne participerais pas » avec le nom d’un autre camarade syndicaliste dirigeant de l’UGICT, et d’une dirigeante CGT, et le travail d’organisation de Amar Bellal que je remercie au passage pour cette formidable réussite militante, ainsi que la poignée de camarades qui ont permis ce lancement et qui, pour la plupart, en sont toujours ; la revue Progressistes était née et bien que Jean Pierre ait dit qu’il ne participerait pas, tant qu’il fut en vie, il participa, d’une manière ou une autre, à chaque numéro.
Lanton Mardi 21 Juillet 2026
[1] Mis à jour et publié en 2023 sous le titre Cyber Révolution & Révolution sociale aux éditions du Temps des cerises.
